Eau à Libreville : 4 000 FCFA sur le papier, 10 000 au téléphone
À Libreville, le plafond officiel de l’eau vit sa propre pénurie : personne n’en veut. Une semaine après le décret d’urgence hydrique, les livreurs qui «n’ont plus d’eau» à 4 000 FCFA en retrouvent miraculeusement à 10 000, les sanctions promises restent introuvables et les numéros verts débouchent sur de longues listes d’attente. Sur le marché parallèle de l’or bleu, ce n’est pas l’État qui dicte sa loi, ce sont ceux qui tiennent les robinets.

Le cubitainer de la discorde : plafonné à 4 000 FCFA par décret, facturé bien davantage sur le terrain. © GabonReview (Illustration générée par IA)
L’anecdote vaut démonstration. Ces derniers jours, Norbert* appelle le livreur expatrié avec lequel il travaille habituellement pour se faire livrer de l’eau. Réponse : pas d’eau, impossible de se ravitailler. Le Gabonais rappelle un peu plus tard et abat ses cartes : il ne paiera pas les 4 000 FCFA du tarif officiel, mais «comme avant». Quelques minutes s’écoulent, le téléphone sonne : «J’ai un frère qui peut te livrer à ce prix-là.» À 10 000 FCFA, l’eau introuvable a soudain reparu.
La pénurie affichée n’était donc qu’une rétention commerciale : plutôt que de vendre au plafond décrété, certains revendeurs parallèles préfèrent geler leurs stocks et attendre le client disposé à payer l’ancien prix. Sur le terrain, la mercuriale gouvernementale reste ainsi lettre morte. De nombreux livreurs facturent toujours 7 000 FCFA et plus le cubitainer de 1 000 litres, quand le tarif officiel, pourtant déjà relevé de 3 000 à 4 000 FCFA en 48 heures, est censé s’imposer à tous. Le décret a comprimé les marges affichées sans briser le système.
La marge l’emporte sur la crainte du gendarme
Le calcul des livreurs est d’une simplicité arithmétique. Tant que le risque d’amende reste théorique et le montant des sanctions inconnu, la marge dégagée sur chaque cubitainer, vendu jusqu’à vingt fois le prix du mètre cube au compteur SEEG, facturé 480 FCFA, l’emporte sur la crainte du gendarme économique. Aucun opérateur rationnel ne renonce à un tel différentiel pour un plafond que personne ne fait respecter.
Le dispositif de contrôle, lui, reste une coquille vide. Un numéro vert a été activé, mais rien ne précise les sanctions encourues ni l’autorité chargée de vérifier le respect du plafond. Or l’histoire récente invite au scepticisme : en 2024 déjà, 30 % des 2 000 opérateurs contrôlés dans le Grand Libreville avaient été convoqués pour non-respect des prix, sans que la pratique ne recule.
Le gouvernement a d’ailleurs lui-même affaibli sa position. En abrogeant en deux jours son premier tarif de 3 000 FCFA pour le porter à 4 000 FCFA, en réintégrant les opérateurs privés évincés et en libérant les 55 camions-citernes saisis, il a montré qu’il négociait sous contrainte. Les livreurs en ont tiré la leçon : l’État recule quand on lui résiste.
Un rapport de force structurellement défavorable
Ce bras de fer perdu d’avance tient à une donnée que le décret ne change pas : seulement 16 % des abonnés de la SEEG disposent d’une desserte en eau continue. Des milliers de foyers du Grand Libreville dépendent donc, pour un besoin vital et quotidien, de livreurs informels dominés par des opérateurs expatriés. Celui qui détient l’accès à l’eau détient le pouvoir de fixer son prix, quels que soient les textes. L’expérience d’e Norbert montre que le client, lui, n’a d’autre choix que de s’aligner.
S’y ajoute l’ombre portée des complicités internes. Les agents de la SEEG que le ministre Philippe Tonangoye disait «incontestablement impliqués» dans le commerce illégal de l’eau n’ont fait l’objet d’aucune suite judiciaire connue. Le trafic dénoncé se poursuit donc avec, vraisemblablement, les mêmes rouages : l’État combat un système qui prospère en partie dans ses propres services.
Tant que la SEEG ne garantira pas un accès continu à l’eau et que les sanctions resteront floues, la question n’est pas de savoir si les livreurs respecteront la mercuriale, mais combien de temps l’État maintiendra la fiction d’un marché sous contrôle.
*Le prénom a été modifié.















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