Économie-fiction : le jour où le Gabon s’est réveillé plus peuplé sans avoir fait le moindre bébé
Petit cours d’économie pour ceux qui pensent qu’un habitant de plus, c’est de l’argent en plus. Le Gabon aurait-il découvert son nouveau pétrole : l’habitant ? De 2,6 millions selon l’estimation de l’ONU pour 2025 à plus de 3,5 millions après le RGPL 2026, près de 900 000 personnes supplémentaires entrent soudain dans l’équation, sans baby-boom (explosion de naissances) annoncé ni invasion migratoire signalée. De quoi alléger la dette par tête, faire chuter la richesse moyenne et muscler les besoins de financement. Bienvenue en économie-fiction, ce pays merveilleux où les habitants apparaissent dans Excel beaucoup plus vite que les écoles, les hôpitaux et les emplois.

Même gâteau, 900 000 convives de plus : sur le papier, certaines moyennes fondent. Dans la vraie vie, les besoins, eux, reprennent volontiers une deuxième part. © GabonReview
Quelque part à Libreville, un fonctionnaire a coché une case, et le pays a immédiatement changé de standing. Hier encore à 2,6 millions d’habitants selon l’ONU, le Gabon se réveille en 2026 avec 3 518 621 âmes officiellement recensées. Personne n’a accouché en masse, personne n’a franchi la frontière en douce, et pourtant près de 900 000 personnes ont surgi du néant statistique. Si un magicien avait fait ce tour sur scène, on lui aurait demandé de rembourser le public.
Bienvenue dans un pays ayant découvert le filon économique le plus simple du monde : compter mieux les gens qui étaient déjà là.
Le calcul qui appauvrit tout le monde sans rien enlever à personne
Prenons le PIB du Gabon (c’est-à-dire tout ce que le pays produit et vend en une année), soit environ 20 milliards de dollars, à peu près 11 300 milliards de FCFA. Partagé entre 2,6 millions de personnes, cela donnait 7 700 dollars par personne, environ 4,3 millions de FCFA. Gardons exactement le même gâteau, sans en ajouter une miette, mais partageons-le maintenant entre 3 518 621 convives. Chacun repart avec une part diminuée dans son assiette : 5 700 dollars, soit 3,2 millions de FCFA.
Personne n’a rien volé. Le pétrole coule toujours au même débit, les recettes de l’État n’ont pas bougé d’un franc. Mais officiellement, chaque Gabonais vient de perdre environ 26 % de sa richesse individuelle, du jour au lendemain, sans crise, sans faillite, sans même un communiqué de la Banque mondiale. Il suffisait d’ajouter des convives autour de la table pour que tout le monde ait soudain moins dans l’assiette. Un régime amaigrissant collectif, sans effort et sans consentement.
La dette fait de la muscu, mais à l’envers
Deuxième numéro du spectacle : la dette. Imaginons un État devant 10 000 milliards de FCFA. À 2,6 millions d’habitants, chacun en porte théoriquement 3,85 millions sur le dos. À 3,5 millions, la charge individuelle tombe à 2,84 millions. Un million de FCFA de dette par personne vient de disparaître, sans qu’un seul billet n’ait changé de main.
On serait presque tenté de continuer le recensement jusqu’à dénicher dix millions d’habitants, histoire de présenter un ratio impeccable aux bailleurs de fonds. Malheureusement, les créanciers ont ce petit défaut agaçant de compter en milliards absolus, pas en moyenne par habitant. Une dette ayant atteint 70 % du PIB reste fièrement à 70 %, que le pays compte deux, trois ou huit millions d’habitants autour du bol. Le banquier, contrairement au tableur, ne se laisse jamais impressionner par un joli dénominateur.
900 000 nouveaux clients, et pas un seul en télétravail
Là où la fiction se corse, c’est que 900 000 personnes supplémentaires ne se contentent pas de faire joli dans un rapport statistique. Elles réclament des écoles, des lits d’hôpital, de l’eau au robinet, de l’électricité qui ne coupe pas au mauvais moment, et si possible un emploi permettant de payer le loyer. Un argument redoutable à brandir devant un bailleur de fonds, jusqu’au moment où ce même bailleur demande poliment : et comment comptez-vous financer tout ça ?
L’habitant supplémentaire est en réalité le client parfait pour deux discours contradictoires. Le matin, il justifie une demande de financement colossale pour les infrastructures manquantes. Le soir, il attend que ces infrastructures existent réellement, de préférence avant sa retraite.
Le sketch qui tourne au sérieux
Et si ces 3 518 621 personnes existent bel et bien, une question nettement moins drôle s’invite à la fête : où étaient-elles rangées dans les calculs de l’an dernier ? Un écart de 900 000 habitants, ce n’est pas un oubli de recensement dans un village reculé, c’est l’équivalent démographique d’une capitale entière ayant échappé aux radars pendant des années. Les écoles construites, les hôpitaux dimensionnés, les réseaux d’eau planifiés, tout cela l’a peut-être été pour un pays qui, sur le papier, n’a jamais vraiment existé.
Conclusion : Excel sait compter, il ne sait pas construire
Au bout du compte, cette économie-fiction ressemble à un jeu de bonneteau où l’on gagne toujours, sauf quand on regarde vraiment l’addition. La démographie fait baisser la dette par tête, fait aussi baisser la richesse par tête, muscle les dossiers de financement, puis présente immédiatement la facture. Elle sait tout faire, sauf une chose : transformer un habitant supplémentaire en recette fiscale, en emploi, ou en baril de pétrole.
Ajouter 900 000 lignes dans un tableur prend trois secondes. Loger, scolariser, soigner et employer 900 000 personnes en chair et en os prend, lui, un peu plus de temps qu’une mise à jour Excel, et malheureusement, aucun raccourci clavier ne fait le travail à la place de l’État.
















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