Europe-Afrique : comment penser le climat sans le Gabon ?
À l’heure où l’Europe affine ses modèles climatiques et ses stratégies d’adaptation, un paradoxe persiste : l’une des régions les plus structurantes pour l’habitabilité du continent africain demeure largement absente des récits académiques. Le cœur vert d’Afrique centrale, dont dépend l’équilibre hydrologique et thermique de millions de personnes, agit comme un stabilisateur invisible, essentiel mais rarement enseigné comme tel. Adrien NKoghe-Mba* démontre ici que l’ignorance de ce rôle n’est pas individuelle mais systémique, révélatrice d’un angle mort persistant dans les formations et les imaginaires européens. Penser le climat sans le Gabon revient à décrire l’architecture du monde sans évoquer l’un de ses piliers.

On ne peut pas penser le climat européen sans penser l’Afrique, ni penser le climat africain sans penser le cœur vert du continent. © GabonReview
Certains instants, presque anodins, dévoilent des réalités que nous ne voulions pas voir.
La semaine dernière, à la Climate House de Paris, alors que Nathanaël Wallenhorst présentait son ouvrage 2049 – Ce que le climat va faire à l’Europe, j’ai vécu l’un de ces instants. Non pas dans la salle de conférence, mais autour d’une conversation informelle, là où les vérités émergent plus directement que sur une scène.
j’ai eu le plaisir d’échanger avec deux jeunes femmes engagées, passées par le programme Europe-Afrique d’une grande école parisienne. Leur intérêt pour les enjeux environnementaux était manifeste, leur sensibilité aiguë, leur formation solide.
Quand notre conversation s’est orientée vers le rôle écologique du Gabon et du cœur vert d’Afrique centrale, leur surprise a été immédiate.
Pas une surprise naïve ou ignorante : une surprise lucide, presque analytique — la surprise de découvrir qu’un acteur majeur de l’habitabilité africaine ne leur avait jamais été présenté dans leurs études.
Ce n’était pas elles qui manquaient d’information.
C’était leur formation — et plus largement, notre paysage de savoir — qui souffrait d’un angle mort.
Le cœur vert du continent reste trop souvent hors champ
L’habitabilité de l’Afrique dépend d’une architecture écologique qui, elle, ne dépend de personne : le cœur vert du continent, cette vaste région forestière qui stabilise les pluies, régule les températures, soutient les cycles d’eau, préserve des équilibres dont vivent des millions de personnes.
Ce cœur vert protège le Sahel en retenant l’humidité atmosphérique.
Il influence les moussons ouest-africaines.
Il amortit l’intensité des vagues de chaleur.
Il maintient une certaine cohérence climatique dans un monde qui en perd.
Le Gabon en est l’un des gardiens les plus constants.
Pourtant, même des formations prestigieuses, dédiées précisément aux relations Europe-Afrique, peuvent passer à côté de cette réalité.
Non par désintérêt, mais parce que l’ordre symbolique du climat mondial ne correspond pas encore à son ordre écologique réel.
Le Gabon préserve l’habitabilité de l’Afrique — discrètement
Dans les conférences internationales, l’Afrique est souvent décrite comme vulnérable, rarement comme essentielle au maintien des équilibres planétaires.
Et pourtant, le Gabon joue un rôle structurel dans ce qui permet encore à de vastes régions du continent de rester vivables.
Il protège des forêts qui stabilisent les cycles d’eau dont dépendent les agricultures ouest-africaines.
Il maintient des écosystèmes qui participent à la régulation des températures régionales.
Il contribue à préserver des conditions climatiques qui permettent toujours la vie rurale, les récoltes, les fleuves, la respiration des villes.
En somme, le Gabon ne se contente pas de protéger des arbres : il protège des possibilités.
Celles de cultiver.
De s’installer.
De respirer.
De rester.
Lorsque deux étudiantes parmi les meilleures de l’élite européenne découvrent cela après leurs études, ce n’est pas un constat d’échec individuel : c’est le symptôme d’un récit mondial qui n’a pas encore intégré l’Afrique centrale au cœur de la conversation climatique.
Invisibilisation climatique : un problème qui dépasse les individus
Ce qui m’a frappé dans leur réaction, ce n’était pas l’étonnement — c’était l’empressement à comprendre, à remettre les pièces en place, à interroger ce qui avait été laissé de côté.
Elles n’étaient pas démunies : elles étaient prêtes.
Prêtes à intégrer un élément majeur que personne ne leur avait donné.
Leur surprise était la preuve que la question n’est pas de savoir qui sait quoi, mais qui décide de ce qui mérite d’être enseigné.
Le Gabon n’est pas absent des esprits par négligence individuelle : il est absent des programmes, des récits dominants, des imaginaires académiques.
Et tant que cela durera, nous continuerons à débattre du climat mondial en oubliant l’un de ses piliers.
Pour penser le climat, il faut voir le Gabon
En quittant la Climate House, j’ai compris que l’enjeu du Gabon n’est pas seulement de conserver son patrimoine naturel exceptionnel.
L’enjeu est de le rendre lisible, visible, incontournable.
Car il ne s’agit pas d’un dossier national.
Il s’agit d’un socle continental, et même d’un pilier planétaire.
On ne peut pas penser le climat européen sans penser l’Afrique.
Et on ne peut pas penser le climat africain sans penser le cœur vert du continent.
Ce cœur vert, une grande partie repose sur le Gabon.
Une chronique, deux étudiantes, et un monde à réajuster
Ce qui s’est joué ce soir-là n’était pas une découverte tardive, mais une prise de conscience collective :
si deux jeunes femmes brillantes, engagées et formées aux relations Europe-Afrique découvrent le rôle écologique du Gabon en dehors des cours, c’est que le problème n’est pas elles — c’est le récit global.
Et ce récit doit changer.
Parce que le Gabon n’est pas seulement un pays forestier.
Il est l’un des gardiens de l’habitabilité africaine.
Et, à bien des égards, un contributeur discret mais essentiel à l’habitabilité de la planète.
Il est temps que le monde — y compris les institutions qui forment ses futures élites — l’intègre pleinement.
*Président de l’association Les Amis de Wawa pour la préservation des forêts du bassin du Congo.













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