Homosexualité au Gabon : la faillite des modèles importés
Le bigot qui réclame le bûcher pour les gays et le militant qui agite l’arc-en-ciel, renvoyés dos à dos d’une même sentence. Revenu à Libreville après vingt-trois ans d’absence, Jann Halexander signe, en marge de son récit «Cœur Canari, cahier d’un retour au Gabon natal», un texte qui débranche les slogans d’importation, démonte la coutume gabonaise. Et démontre, au passage, que la «tradition» brandie contre les siens a tout juste l’âge d’un smartphone.

«Les gens se voient en cachette ici, avec ou sans loi», confie un Librevillois à Jann Halexander (en photo). © GabonReview (montage avec une photo de B.Ndinga)
L’homme a de quoi faire taire les procès d’intention. Pionnier de l’assumation publique de la bisexualité dans la francophonie, il n’a jamais courbé l’échine, et refuse de la courber davantage pour complaire à ses propres alliés. Il prévient d’ailleurs qu’il «ne demande pas d’autorisation» pour juger une société qui est aussi la sienne. Sa boussole tient dans une formule sèche : «la réalité gabonaise est la réalité gabonaise», et tant pis si elle déçoit Paris autant que Libreville.
Des slogans qui sonnent creux
Premier coup de boutoir : le drapeau arc-en-ciel. Halexander le trouve beau, «je précise», et le renvoie pourtant à son insignifiance locale, puisqu’il «ne représente rien pour les minorités sexuelles» gabonaises. Comment en irait-il autrement d’un emblème dont il rappelle qu’«il est né en 1978 à San Francisco» ? Lui-même, qui n’a jamais rien dissimulé, le dit sans ambages : «je ne me ballade pas avec un badge aux couleurs de l’arc-en-ciel», ni ici ni ailleurs.
Le réquisitoire monte d’un cran face aux mots d’ordre d’importation. Disserter de mariage pour tous, de Procréation médicalement assistée (PMA), de Gestation pour autrui (GPA), communément appelée «mère porteuse» ou de non-binarité dans un pays sans filet social tient à ses yeux de la farce : «des notions qui ne sont même pas comprises» par les siens au Gabon. «Ils veulent vivre, c’est tout», tranche-t-il, avant d’avertir les donneurs de leçons qu’«il faut être sur place, sentir, ressentir le pays» avant d’y plaquer des grammaires conçues sous d’autres cieux. Ici, la discrétion protège mieux qu’aucune parade : «les gens se voient en cachette», confie l’un de ses témoins, «avec ou sans loi».
Une «tradition» écrite qu’en 2019
Mais si les slogans militants viennent d’ailleurs, la morale qu’on leur oppose n’a rien d’autochtone, et c’est là que l’argument coutumier se fissure. La poussée anti-dépénalisation ne descend d’aucun lobby évangélique fantasmé : elle se drape dans les «valeurs ancestrales». Dès juillet 2023, le candidat à l’élection présidentielle Gérard Ella Nguema promettait d’abroger la dépénalisation au nom des «us coutumières» et rangeait l’homosexualité parmi les pratiques «diaboliques». Un député avait, avant lui, motivé son refus par les mêmes «valeurs ancestrales», et c’est l’épiscopat catholique, non quelque prédicateur d’importation, qu’on retrouve à la manœuvre.
Sauf que l’ancêtre est introuvable. Le Gabon précolonial n’a codifié aucun interdit de ce genre, et la France coloniale avait dépénalisé l’homosexualité dès 1791, ne léguant à ses colonies aucun article répressif, à rebours des fameux 377 britanniques. La «tradition» que ces gardiens jurent de défendre n’a pas l’âge des aïeux : elle fut couchée noir sur blanc dans le Code pénal de juillet 2019, avant d’être abrogée un an plus tard. Une coutume plus jeune qu’un smartphone, sacrée patrimoine pour les besoins de la cause. On flétrit ainsi ce que les arrière-grands-parents n’avaient jamais songé à punir, et l’on baptise «valeurs ancestrales» un ordre moral d’emprunt.
La dignité contre les aboyeurs
C’est aux censeurs vertueux que Halexander réserve sa charge la plus rude. L’homophobe, écrit-il, «est bruyant, qu’il aboie», «comme s’il avait quelque chose à cacher», quand les Gabonais ordinaires ont mieux à faire que de «surveiller les chambres à coucher de leurs compatriotes». La pointe est cinglante, et l’auteur l’assume jusqu’au bout, lui qui refuse de «jouer l’africain engagé qui reste en Europe par confort».
À la fierté tapageuse comme à l’interdit, il n’oppose qu’une valeur, héritée de son père : «la dignité ne saurait leur être refusée», «c’est cela qui est le plus important». Le reste est affaire de sagesse, celle du myènè «Émèno ka yënô» (traduction : «ainsi va la vie»), aussitôt tempérée d’une garde haute : «Je m’adapte, je respecte les réalités locales. Mais ma vigilance demeure.» Tout «Cœur Canari» tient dans ce fil tendu, à mille lieues des slogans qu’on voudrait lui faire scander.















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