L’Afrique veut changer la carte du monde : pourquoi les États-Unis votent contre et l’Ukraine s’abstient ?
Si l’initiative portée par le groupe africain à l’Assemblée générale de l’ONU visant à promouvoir des cartes représentant plus fidèlement les superficies des continents a recueilli un large soutien international avec 164 voix, Washington a été le seul à voter contre, tandis que l’Ukraine comme cinq autre s’est abstenue. L’un invoque un «projet idéologique radical» et l’autre des préoccupations liées à la représentation des territoires disputés.

Le ministre togolais des Affaires étrangères, Robert Dussey, défendant face aux journalistes l’initiative portée par le groupe africain à l’Assemblée générale de l’ONU visant à promouvoir des cartes représentant plus fidèlement les superficies des continents. © GabonReview (montage)
Le vote est sans appel. Vendredi 4 septembre 2026, l’Assemblée générale des Nations unies a adopté par 164 voix contre une, une résolution destinée à encourager le recours à des projections cartographiques respectant davantage les superficies relatives des continents. Les États-Unis ont été le seul pays à voter contre. Six États – l’Estonie, la Géorgie, la Lituanie, la Moldavie, la Serbie et l’Ukraine – se sont abstenus.
Porté par les pays africains, avec le Togo à la tête des négociations, le texte ne supprime pas la projection de Mercator et n’impose aucune carte particulière. Il recommande notamment l’utilisation de projections dites «équivalentes», comme Equal Earth, lorsque la comparaison des superficies est déterminante.
Derrière ce texte présenté comme une correction des représentations cartographiques, le débat a toutefois pris une dimension politique, notamment à travers les références à la «justice cognitive» et à la «réparation mémorielle».
Washington voit une offensive idéologique
Les États-Unis ont justifié leur vote négatif par une lecture radicalement différente de l’initiative.
Le représentant américain a dénoncé une résolution qui, selon lui, dépasse largement la question technique des projections cartographiques. Il a estimé que le texte relevait d’un «projet idéologique beaucoup plus vaste et plus radical», contestant notamment les références aux réparations et à la «justice cognitive».
Pour Washington, ces formulations participent d’une politisation du travail de l’ONU et contribuent, selon le représentant américain, à détourner l’organisation de sa vocation première.
Cette opposition tranche avec l’ampleur du soutien obtenu par le texte. Même les États ayant des réserves sur certains passages n’ont pas choisi de voter contre, à l’exception des États-Unis.
L’Ukraine s’abstient, au nom des territoires disputés
La position ukrainienne a été différente. Kyiv a reconnu la nécessité de corriger les distorsions historiques affectant la représentation de l’Afrique et d’autres régions du Sud global, mais a choisi l’abstention.
En cause : la manière dont certaines cartes fondées sur la projection Equal Earth représentent les territoires ukrainiens occupés par la Russie.
Le représentant ukrainien a exprimé la crainte qu’un soutien à la résolution, sans garanties suffisantes, puisse ouvrir une «boîte de Pandore» en permettant à certaines représentations cartographiques d’entretenir une ambiguïté sur des territoires dont le statut fait l’objet d’un conflit.
Une réserve qui ne portait donc pas directement sur le principe d’une représentation plus fidèle des superficies, mais sur les conséquences politiques potentielles de certaines cartes.
Une résolution qui ne change ni les frontières ni la carte du monde
Pour éviter cette interprétation, l’Union européenne, qui a soutenu le texte, a précisé que la résolution portait exclusivement sur la taille relative des territoires.
L’Irlande, s’exprimant au nom des Vingt-Sept, a ainsi souligné que le texte n’avait «aucune incidence sur la souveraineté, le statut territorial ou les frontières internationalement reconnues». L’Union européenne a également précisé que son vote favorable ne constituait pas une approbation des cartes publiées sur le site d’Equal Earth.
La résolution demeure par ailleurs non contraignante. Elle n’interdit pas la projection de Mercator et n’impose pas l’adoption d’Equal Earth.
Le débat revient néanmoins à une question ancienne : celle de l’influence des cartes sur la perception du monde. La projection de Mercator, conçue au XVIᵉ siècle pour faciliter la navigation, agrandit visuellement les territoires à mesure que l’on s’éloigne de l’équateur. L’Afrique apparaît ainsi nettement sous-dimensionnée par rapport aux régions septentrionales, alors qu’elle est en réalité environ 14 fois plus vaste que le Groenland.
Pour les promoteurs du texte, cette distorsion ne relève donc pas uniquement de la technique cartographique. Avant le vote, le ministre togolais des Affaires étrangères, Robert Dussey, résumait l’enjeu en ces termes : «Une carte juste ne change pas la géographie du monde, elle change notre façon de voir le monde.»
Avec 164 voix favorables, l’Assemblée générale a largement validé cette approche. Reste que les votes américain et ukrainien auront surtout montré que, derrière les cartes et leurs projections, se jouent aussi des questions de représentation, de mémoire et, désormais, de souveraineté.
















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