IA : Comment le Gabon a raté le train de l’intelligence artificielle avant même son départ
Kigali écrit les règles de l’intelligence artificielle africaine, Johannesburg fait tourner les machines, Casablanca concentre la puissance de calcul, Lagos fournit les cerveaux. Sur cette carte qui se dessine à grande vitesse, l’Afrique centrale n’existe pas. Le Gabon, lui, brandit son programme Gabon-Digital. Confondre la dématérialisation des actes de naissance avec une stratégie d’intelligence artificielle : voilà peut-être la plus grande illusion numérique du pays.

Des serveurs à l’abandon, des formulaires à la bougie : la métaphore d’un numérique gabonais en panne. © GabonReview (image générée par IA)
Du 7 au 10 juillet, à Genève, le sommet «IA for Good» des Nations unies a consacré le président rwandais Paul Kagame, désigné pour coprésider l’événement aux côtés du patron de Salesforce Marc Benioff. Un an après le premier sommet africain de l’IA à Kigali, qui a accouché d’un fonds continental ambitionnant 60 milliards de dollars (environ 34 000 milliards de francs CFA en arrondi) et d’un Conseil africain sur l’intelligence artificielle présidé par le même Kagame, le Rwanda s’est imposé comme le régulateur en chef du secteur sur le continent, rappelle Courrier international dans une synthèse de la presse panafricaine publiée le 14 juillet.
Le reste du continent se répartit les fonctions, décrit l’Agence Ecofin : Google installe son premier laboratoire d’IA appliquée à Johannesburg, Microsoft développe à Nairobi, le Maroc surgit dans la course avec quatre centres de données surdimensionnés, l’Égypte capitalise sur ses câbles sous-marins. Accra pense, Lagos innove, Le Caire stocke. Dans cette géographie du futur, l’Afrique centrale tout entière brille par son absence. Pas une ligne sur le Gabon, le Cameroun ou les deux Congo. Le silence des cartes est parfois plus cruel que les classements.
Une stratégie de guichet, pas une stratégie de puissance
Que l’on ne s’y trompe pas : le Gabon n’est pas dépourvu de politique numérique. Le programme Gabon-Digital existe, avec ses priorités affichées : réforme du cadre réglementaire, développement des infrastructures, dématérialisation des services publics, renforcement des compétences, exploitation de la donnée pour moderniser l’administration. Des objectifs respectables. Et c’est précisément là que le bât blesse : respectables, pas ambitieux. Gabon-Digital est une stratégie de rattrapage administratif, pas une stratégie de conquête technologique. Elle vise à faire fonctionner l’État au standard des années 2010 pendant que le continent se dispute les positions de 2040.
Numériser un guichet n’a jamais produit un algorithme. Mettre un formulaire en ligne n’a jamais formé un ingénieur en apprentissage automatique, ni attiré un centre de données, ni pesé dans une négociation avec Google ou Microsoft. Le Rwanda l’a compris : Kigali ne s’est pas contentée de dématérialiser ses services publics, elle a créé les institutions, le fonds, le sommet, le récit qui font d’elle l’interlocutrice obligée des géants du secteur. Pendant ce temps, le Gabon confond transformation numérique et modernisation bureaucratique, et s’en félicite. C’est se réjouir d’avoir électrifié la calèche quand les voisins construisent des moteurs.
Le courant avant le code
Il y a plus embarrassant encore. Toute ambition d’IA repose sur un préalable non négociable : l’électricité. La leçon vient du Kenya, contraint de renoncer à un mégaprojet Microsoft à un milliard de dollars dont l’alimentation aurait exigé, selon l’Agence Ecofin, d’«éteindre la moitié du pays». L’Afrique ne produit que 3 % de l’électricité mondiale, dont 65 % concentrés en Afrique du Sud et au Maghreb, souligne ISS Africa (Institute for Security Studies – Institut d’études de sécurité-, un think tank africain fondé en 1991, dont le siège est à Pretoria. Pas de mégawatts fiables, pas d’IA. La règle ne souffre aucune exception.
Or comment un pays dont la capitale subit les délestages, dont le distributeur national traverse une crise de gouvernance au point d’envisager sa propre scission, dont les quartiers d’Akébé ou de Nzeng-Ayong survivent aux branchements directs, pourrait-il héberger le moindre serveur d’envergure ? Gabon-Digital promet la donnée au service de l’administration ; encore faudrait-il que les serveurs de cette administration restent allumés. La souveraineté numérique commence au transformateur, et tant que ce préalable n’est pas réglé, la stratégie gabonaise restera ce qu’elle est aujourd’hui : un document bien rédigé dans un pays mal éclairé.
L’ironie achève le tableau. Potentiel hydroélectrique considérable et inexploité, population réduite donc demande domestique modeste, câbles sous-marins sur la façade atlantique, position centrale dans la CEEAC : le Gabon avait sur le papier de meilleurs arguments que le Rwanda pour devenir un nœud numérique régional. Kigali, sans pétrole, sans façade maritime, sans excédent énergétique comparable, a converti sa volonté politique en leadership continental. Libreville a converti la sienne en portail administratif. Sur la carte africaine de l’intelligence artificielle, il y a désormais ceux qui pensent, ceux qui hébergent, ceux qui calculent. Et ceux qui, entre deux coupures, remplissent des formulaires en ligne.















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