Kobé-Kobé et l’après-pétrole : le fer change-t-il vraiment de modèle ?
Le pétrole gabonais décline. Tout le monde le sait, les chiffres le confirment, et les discours officiels l’admettent désormais sans détour. Kobé-Kobé arrive à point nommé, porté comme la grande rupture, le pivot historique, le passage enfin assumé à l’après-pétrole. Le projet promet même ce que le pétrole n’a jamais offert : transformer le minerai sur place, produire de l’acier gabonais avant de l’exporter. Mais une question s’impose, que personne ne pose encore assez franchement : cette promesse de valeur ajoutée sera-t-elle tenue, ou le Gabon s’apprête-t-il simplement à changer de matière première sans changer de modèle ?

Une carte, une ligne pointillée, un slogan. Le projet Belinga résumé en un panneau. Le schéma est limpide. La rupture avec le modèle extractif, moins. Le Gabon doit s’assurer que la valeur reste au pays, pas seulement le minerai brut qui en part. © Instagram/Gabon_Developpement
Le mot revient dans presque chaque discours officiel depuis le lancement des travaux de Kobé-Kobé : «diversification». Après des décennies de dépendance à l’or noir, le fer de Belinga serait la relève, le pivot historique, le passage à autre chose. Mais à y regarder de près, la question mérite d’être posée sans détour : Kobé-Kobé est-il une rupture économique ou la reproduction, sous une autre ressource naturelle, du même modèle de rente extractive qui a si longtemps fragilisé le Gabon ?
Un pétrole qui décline, une urgence qui s’impose
Les chiffres ne laissent pas de place au doute. La production pétrolière gabonaise s’établissait en moyenne à 180 000 barils par jour en 2024, contre 190 000 en 2023, soit une baisse de 5,3 %, imputable au vieillissement des champs matures et à la réduction des investissements d’exploration. Les recettes pétrolières, qui représentaient encore 55 % des recettes budgétaires en 2022, ont reculé à 47 % en 2024. Le pétrole représente encore près des deux tiers des recettes d’exportation, mais la tendance structurelle est irréversible. Le Gabon sait depuis longtemps que le robinet se ferme. La question a toujours été : par quoi le remplacer ?
La réponse officielle, c’est le fer. Le budget du ministère des Mines a bondi à 68,12 milliards de FCFA pour 2026, contre 4,56 milliards en 2025 : une progression de 1 390 %, présentée par Gilles Nembe, alors qu’il était ministre, devant la Commission des Finances de l’Assemblée nationale en octobre 2025. L’objectif affiché est une contribution du secteur minier de 12 % du PIB en 2026, contre 6 % en 2023. L’ambition est réelle. Mais l’ambition ne suffit pas à changer de modèle.
Extractif hier, extractif demain ? La transformation sur place indiquée par Oligui Nguema
Le risque est connu, documenté, et régulièrement dénoncé par les économistes du développement : remplacer une ressource naturelle exportée brute par une autre ressource naturelle exportée, même transformée, ce n’est pas nécessairement sortir de la logique de rente. C’est en changer la matière première. Le paradoxe africain est devenu classique : plus les États producteurs cherchent à sortir de la dépendance extractive, plus les crises économiques internationales les ramènent vers leurs ressources naturelles stratégiques.
Ce qui distinguerait Kobé-Kobé d’un simple copier-coller du modèle pétrolier, c’est précisément ce que le président Oligui Nguema a placé au cœur du projet : la transformation sur place du minerai, les barrages hydroélectriques gabonais comme source d’énergie, et le contenu local imposé aux opérateurs.
La transformation sur place est la pièce maîtresse du dispositif. Plutôt que d’expédier le minerai brut vers les aciéries asiatiques ou européennes, le Gabon ambitionne de produire localement de la fonte, voire de l’acier, avant exportation, mission confiée conjointement à la Chine et au Japon. Si elle est tenue, la valeur ajoutée ne quitte plus le territoire sous forme de roche : elle en sort sous forme de métal transformé, dont le prix à l’export peut être cinq à dix fois supérieur à celui du minerai brut. L’énergie complète le dispositif : les trois barrages hydroélectriques de Booué, d’une capacité globale estimée à 400 mégawatts, doivent alimenter l’ensemble de la chaîne en énergie propre et gabonaise, réduisant la dépendance aux combustibles importés et donnant au projet un argument crédible sur un marché mondial de l’acier de plus en plus sensible à l’empreinte carbone.
Si ces trois conditions sont tenues, Kobé-Kobé produit de la valeur ajoutée au Gabon plutôt que de l’en extraire. Si elles ne le sont pas, le Gabon aura simplement échangé son pétrole contre du fer, avec les mêmes gisements qui s’épuisent, les mêmes cours mondiaux qui fluctuent, et les mêmes populations qui attendent en vain les retombées. La différence entre rupture et reproduction ne se lira pas dans les discours de lancement. Elle se lira dans les comptes nationaux de 2035.















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