La fonction exposée
À l’AGASA comme à Gab’Oil, les différends internes ne se règlent plus seulement dans les bureaux ou devant les organes de contrôle : ils se disputent désormais sur la place publique, communiqués et réseaux sociaux à l’appui. Mais lorsque chacun plaide sa cause devant l’opinion, qui tranche ? Ike Ngouoni Aila Oyouomi* y voit le symptôme d’une confiance érodée dans les institutions censées arbitrer et clore les conflits. Car la communication peut convaincre, elle ne rend pas de verdict : seule la transparence des comptes peut empêcher le tribunal médiatique de se substituer durablement à l’audit et à la justice.

Réseaux sociaux, communiqués, accusations : quand les différends se règlent sur la place publique, la communication prend le pas sur les institutions chargées d’établir les faits et de trancher. © GabonReview
Le 6 juillet, l’Agence gabonaise de sécurité alimentaire a démenti, conférence de presse puis communiqué à l’appui, des accusations de malversations financières, mettant en avant des recettes passées de deux à trois milliards de francs CFA entre 2023 et 2025. Une semaine plus tard, le vice-président du Gouvernement convoquait la direction pour une séance de crise, la communication n’avait pas suffi. Au même moment, d’anciens agents licenciés depuis octobre interpellaient à leur tour le président, sur les réseaux sociaux, dénonçant des malversations supposées et un licenciement de représailles. Chacun son récit, ses chiffres, sa mise en scène. Personne, dans ce dossier, ne s’en remet à une instance pour trancher. Tout le monde plaide sa cause en public.
C’est ce réflexe qui m’intéresse, plus que de savoir qui, de la direction ou des agents, dit vrai. Il n’y a pas de colombe blanche dans cette histoire, seulement des acteurs qui ont compris la même chose au même moment, une accusation publique pèse aujourd’hui plus lourd qu’un recours devant une instance à laquelle plus personne ne fait vraiment confiance pour trancher. La direction communique parce que le silence l’expose. Les agents communiquent pour la même raison, exactement.
Deux mois plus tôt, à Gab’Oil, la directrice générale avait joué cette partition seule, faute d’un syndicat aussi audible en face. Nommée en janvier 2025 pour redresser une entreprise fragile, elle avait opposé, tout au long de son mandat, un bilan chiffré à chaque accusation de dérive financière. Remplacée le 22 mai par le Conseil des ministres, elle n’a pas quitté la scène pour autant, choisissant les réseaux sociaux pour raconter, à sa manière, un départ réussi. La communication n’avait empêché ni le remplacement, ni le besoin, ensuite, de reprendre la main sur son propre récit.
Le sommet de l’État a lui-même changé de focale sur ce terrain. Six semaines avant l’épisode de l’AGASA, devant le Parlement réuni en Congrès, le président avait rappelé que les directeurs généraux du secteur parapublic gagnaient plus que les ministres et les parlementaires, avant d’annoncer une réduction de leur masse salariale, un principe déjà posé quatre mois plus tôt par un Conseil des ministres qui plafonnait salaires, primes et jetons de présence sans jamais fixer les montants, contrairement à un précédent de 2009, chiffré au franc près.
La multiplication de ces prises de parole publiques n’a rien d’un progrès, même quand elle profite un temps aux plus faibles dans le rapport de force. Elle ressemble à un symptôme, celui d’institutions de contrôle, audits, conseils d’administration, inspections du travail, dans lesquelles ni les dirigeants ni les agents, du moins dans ces deux dossiers, ne croient plus assez pour leur confier le règlement de leurs différends. Elle échoue pour une raison plus profonde encore, la même des deux côtés. Une communication publique ne rend jamais de verdict. Elle peut convaincre, émouvoir, faire hésiter, elle ne peut jamais faire ce qu’un audit conclut, ce qu’un tribunal juge, ce qu’un conseil d’administration révoque. L’opinion retient son attention un temps, puis la retire, sans avoir rien tranché. C’est ce qui a manqué à l’AGASA comme à Gab’Oil, pas de la conviction, du pouvoir de clore.
Ce que ces deux dossiers réclament, ce n’est donc pas plus de talent en communication de part et d’autre, la course ne s’arrêtera jamais si c’est la seule arme qui reste, et elle n’aura jamais le pouvoir de clore qu’elle cherche à emprunter aux institutions qu’elle contourne. C’est plus de publicité, au sens propre, sur ce que chaque structure qui gère des fonds publics fait réellement de cet argent, des comptes que la direction et les agents pourraient consulter tous les deux, avant d’avoir besoin de s’affronter devant tout le monde pour savoir qui a raison.
Ike NGOUONI AILA OYOUOMI*
Président, AILA, Cabinet de conseil stratégique















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