4 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre d’un côté, 360 millions de jeunes attendus sur le marché du travail africain d’ici dix ans de l’autre. Deux chiffres que tout semble séparer et qui racontent pourtant la même histoire. Dans cette nouvelle chronique, Adrien NKoghe-Mba*, président de l’Institut Léon-Mba, refuse de dissocier la dégradation de l’habitabilité du continent du spectre d’une jeunesse sans emploi : rendre et garder l’Afrique habitable est le plus grand chantier du siècle, et il réclame précisément les millions de bras qui arrivent.

L‘habitabilité n’est pas une contemplation. C’est un métier. Ce sont des millions de métiers. Former un jeune à restaurer une terre, c’est réparer deux injustices d’un seul geste. © GabonReview

 

La semaine dernière, je vous parlais d’habitabilité. Cette idée simple, portée par Baptiste Morizot et Laurent Neyret : la Terre doit rester un endroit où la vie vaut la peine d’être vécue. Pas seulement survivable. Vivable. Digne.

Cette semaine, je voudrais poser deux chiffres côte à côte. Deux chiffres qui, en apparence, n’ont rien à voir. Et qui, je crois, disent la même chose.

Le premier chiffre

Le premier, c’est celui de l’injustice. L’Afrique contribue pour environ 4 % aux émissions mondiales de gaz à effet de serre. Quatre pour cent. Et pourtant, c’est elle qui encaisse les coups les plus durs : sécheresses dans la Corne, cyclones sur le Mozambique, montée des eaux qui grignote nos côtes, lac Tchad qui se rétracte, terres qui se dérobent sous les pas des éleveurs du Sahel.

L’habitabilité du continent est menacée par des choix que nous n’avons pas faits. Ce sont d’autres qui ont brûlé le charbon, le pétrole et le gaz pendant deux siècles. C’est nous qui voyons nos saisons se dérégler, nos récoltes flancher, nos villes suffoquer. Il y a un mot pour cela. Ce mot est injustice. Et l’injustice, quand elle touche à la possibilité même d’habiter sa terre, devient une question de survie.

Le second chiffre

Le second chiffre, c’est celui du président de la Banque mondiale, Ajay Banga. Au cours de la prochaine décennie, 360 millions de jeunes Africains arriveront sur le marché du travail. Or, au rythme actuel, nos économies ne créeront que 150 millions d’emplois. Faites le calcul. Trois jeunes sur cinq resteront sur le bord de la route. Sans emploi. C’est-à-dire, comme le dit Banga lui-même, sans revenu – mais aussi sans dignité.

Deux cent dix millions de jeunes. C’est plus que la population du Nigeria. Une nation entière de bras disponibles, d’intelligences en attente, d’énergies sans destination. On sait ce que produit une jeunesse sans horizon : les pirogues vers Lampedusa, les déserts traversés à pied, les villes qui grondent, les fusils qui recrutent.

Voilà les deux menaces que l’on nous décrit. D’un côté, un continent dont l’habitabilité se dégrade. De l’autre, une jeunesse que l’on ne saura pas employer. On les traite dans des sommets séparés, avec des ministres séparés, des budgets séparés.

Et si c’était une seule et même question ?

Le chantier du siècle

Car voici ce que l’on oublie de dire : défendre l’habitabilité d’un continent, c’est du travail. Un travail immense. Le plus grand chantier que l’humanité ait jamais eu à conduire.

Restaurer les terres dégradées du Sahel, c’est du travail. La Grande Muraille Verte, du Sénégal à Djibouti, ce sont des pépinières, des planteurs, des puisatiers, des agronomes. Replanter les mangroves qui protègent nos côtes, c’est du travail. Adapter nos villes à la chaleur – ombrager, végétaliser, drainer, reconstruire – c’est du travail. Électrifier le continent par le soleil dont nous sommes le premier gisement mondial, c’est du travail : des installateurs, des techniciens, des ingénieurs, par millions. Garder debout les forêts du bassin du Congo, premier puits de carbone terrestre de la planète, c’est du travail : des écogardes, des pisteurs, des chercheurs, des guides. Transformer notre agriculture pour qu’elle nourrisse deux fois plus de bouches avec moins d’eau, c’est du travail. Surveiller, mesurer, cartographier, négocier ce que nos écosystèmes rendent au monde entier, c’est du travail.

L’habitabilité n’est pas une contemplation. C’est un métier. Ce sont des millions de métiers.

Alors posons la question autrement. Nous avons devant nous le plus grand chantier du siècle – rendre et garder ce continent habitable. Et nous avons la plus grande réserve de main-d’œuvre jeune de la planète – 360 millions de bras qui arrivent. Qui peut sérieusement soutenir qu’il faudrait traiter ces deux réalités séparément ?

Il n’y a pas de choix

Je sais ce qu’on m’objectera. Que ces emplois-là ne se décrètent pas. Qu’il faut des financements, des formations, des États stratèges. C’est vrai. Et c’est précisément là que l’injustice du premier chiffre rejoint l’urgence du second : ceux qui ont dégradé l’habitabilité du monde ont une dette. Cette dette ne doit pas se payer en compassion ni en conférences. Elle doit se payer en investissements massifs dans les métiers de l’habitabilité africaine. Chaque dollar de la finance climat devrait se lire aussi comme un dollar de la finance emploi. Former un jeune à restaurer une terre, c’est réparer deux injustices d’un seul geste.

Banga a dit une chose que je veux retenir : les prévisions ne sont pas une fatalité. Les 210 millions de laissés-pour-compte ne sont pas encore une réalité. Ils sont un scénario. Et un scénario, cela se réécrit.

Je repense à la fraîcheur de l’eau des Monts de Cristal. À ce que j’écrivais la semaine dernière : l’habitabilité est ce que nous devons transmettre. Mais transmettre ne suffit pas. Il faut aussi confier. Confier à cette jeunesse non pas un fardeau – « voici la planète que nous avons abîmée, débrouillez-vous » – mais une œuvre. La plus grande qui soit. Faire en sorte que l’Afrique demeure habitable, et en vivre.

Une jeunesse au travail sur une terre vivable. Ou une jeunesse à l’arrêt sur une terre qui se dérobe.

Il n’y a pas de choix. Il n’y en a jamais eu.

*Président de l’Institut Léon MBA

 
GR
 

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