Entre les chapiteaux dressés à la Baie des Rois, la cinquième Conférence nationale des jeunes sur le climat a offert une démonstration éclatante d’entrepreneuriat vert et de transformation numérique. Sept projets portés par une jeunesse ayant fait de l’écologie un engagement concret se sont mesurés lors du Green Challenge, avant qu’UNIGAB, Agri Bio et Ecocycle Gabon ne s’imposent comme lauréats. Adrien NKoghe-Mba* revient ici sur cette journée du 31 juillet, marquée par la rencontre avec Delyzia Darcia, dix-sept ans, dont la conviction résume à elle seule l’esprit d’une économie du vivant déjà en marche.

Adrien NKoghe-Mba avec à l’équipe Ecocycle Gabon, lauréat du troisième prix du Green Challenge, lors de la cinquième Conférence Nationale des Jeunes sur le Climat (LCOY 2026), le 31 juillet à la Baie des Rois. © D.R.

 

Il y a des après-midis qui restent en soi longtemps après qu’ils sont passés. Celui du 31 juillet en fait partie. Je l’ai vécu debout, en mouvement, allant d’atelier en atelier, à ciel ouvert, sur la place triomphale de la Baie des Rois, dans le cadre de la cinquième Conférence Nationale des Jeunes sur le Climat (LCOY 2026). Les ateliers se tenaient sous des chapiteaux, et chacun portait le nom d’un parc national du Gabon : Monts de Cristal, Mayumba, Loango, Plateau Batéké. Une simulation de COP se tenait aussi ce jour-là, quelque part entre ces mêmes toiles – mais c’est vers un autre chapiteau que mes pas et mon attention de chroniqueur me ramenaient sans cesse : celui du Green Challenge, où sept projets portés par des jeunes Gabonais défendaient, chacun avec ses mots et sa fébrilité propre, une idée pour rendre notre manière de produire et de consommer un peu moins destructrice. Le décor n’y était pour rien dans le hasard. Tout cela se déroulait, littéralement, à l’intérieur de nos parcs nationaux, ou du moins de leurs noms, comme si le pays avait voulu rappeler, sans le dire, ce que cette jeunesse était en train de construire. Le thème de cette édition, “ entrepreneuriat vert et transformation numérique, les jeunes au cœur de la transition écologique ”, aurait pu rester une formule de communiqué. Il ne l’est pas resté longtemps. Il a pris un visage, une voix, une énergie, dès les premières minutes.

Ce que j’ai ressenti ce jour-là n’était pas de la simple curiosité professionnelle de chroniqueur. C’était de la ferveur. Une joie presque physique à voir, projet après projet, cette jeunesse dérouler des solutions concrètes, chiffrées, pensées, sans attendre qu’on leur donne la permission d’agir. Parmi les sept, trois se sont finalement imposés comme lauréats. UNIGAB, sacré premier, a raconté comment des déchets deviennent du papier, comme si la matière refusait de mourir et choisissait, une seconde fois, de servir. Agri Bio, deuxième, a parlé de sols nourris plutôt qu’épuisés, de semences pensées pour durer. Ecocycle Gabon, troisième, a expliqué comment on sème une conscience écologique dans une salle de classe, un enfant à la fois. Sept fois, la même conviction est revenue sous des formes différentes : le Gabon a les moyens de créer sa propre trajectoire, et il n’a pas besoin d’attendre un modèle importé pour le faire.

C’est à Ecocycle Gabon qu’il m’est revenu de remettre le troisième prix, sans que je l’aie cherché – le hasard de ma place ce jour-là dans le jury. Mais entre les présentations, en passant d’un chapiteau à l’autre – de celui des Monts de Cristal à celui de Loango -, il y a eu une rencontre qui a fini par résumer, mieux que n’importe quel discours, tout ce que cette journée portait.

Delyzia, dix-sept ans, et la force de savoir

Elle s’appelle Delyzia Darcia. Elle vient d’avoir son baccalauréat. Elle a dix-sept ans. Je l’ai croisée entre deux chapiteaux, et j’ai eu l’un de ces échanges brefs qui, pourtant, restent gravés bien après qu’on a quitté les lieux.

Je lui ai demandé, un peu par réflexe de chroniqueur, ce qui pousse quelqu’un de son âge à s’engager pour l’écologie plutôt qu’à simplement vivre son adolescence et ses examens. Sa réponse est venue sans hésitation, avec une clarté qui aurait pu être celle d’une chercheuse chevronnée : l’engagement vient de l’information, de l’apprentissage, et de la communication. Trois mots, dans cet ordre précis, comme une méthode qu’elle avait déjà éprouvée sur elle-même. D’abord savoir – comprendre ce qui se joue vraiment autour de nous, la déforestation, le plastique, le climat. Ensuite apprendre – creuser au-delà de la première information, se former, questionner. Enfin communiquer – parce qu’une conviction qui reste enfermée ne change rien, et qu’il faut la faire circuler pour qu’elle devienne un mouvement plutôt qu’une opinion isolée.

Il y avait dans cette réponse quelque chose de désarmant. Pas de grand discours militant, pas de posture. Juste une adolescente de dix-sept ans, fraîchement bachelière, qui avait déjà compris que la préservation du vivant n’est pas affaire de conviction spontanée, mais de construction patiente : on s’informe, on apprend, on transmet. Avant de repartir vers son chapiteau, elle a ajouté une dernière chose, presque en passant : que nous devons tous, chacun à notre échelle, nous mobiliser pour la valorisation et la préservation de notre patrimoine naturel. Elle l’a dit sans emphase, mais debout entre les toiles qui portaient les noms de Mayumba et du Plateau Batéké, la phrase a pris un poids différent. C’est exactement, sans qu’elle ait eu besoin du mot, la définition la plus juste que j’aie entendue de ce que peut être une économie du vivant vécue de l’intérieur, à hauteur d’une génération qui n’a pas connu d’autre urgence climatique que celle-ci.

L’économie du vivant, déjà en marche

En repensant à cette journée, aux sept projets, à Delyzia, à cette énergie collective qui flottait entre les chapiteaux, une évidence s’est imposée à moi : l’économie du vivant n’est plus seulement une idée à défendre dans mes chroniques. Elle est déjà en train de s’incarner, ici, à Libreville et partout dans le Gabon, dans des gestes précis. Et le décor, ce jour-là, n’y était pour rien dans le hasard. Cette jeunesse qui invente, qui recycle, qui régénère, qui informe, présentait ses projets sous des toiles baptisées Monts de Cristal, Mayumba, Loango, Plateau Batéké – comme si, symboliquement, elle bâtissait déjà à l’intérieur même de nos parcs nationaux. C’est ce papier recyclé qui ne sortira pas d’un arbre abattu. C’est ce sol qu’on régénère au lieu de l’épuiser. C’est cette adolescente qui choisit l’information comme premier acte d’engagement, debout entre deux noms de sanctuaires naturels. Le Gabon, avec ses forêts qui couvrent près de 90% de son territoire, se trouve à un endroit particulier de cette histoire : celui où cette économie du vivant pourrait devenir non pas un supplément d’âme au développement, mais l’un de ses fondements.

La transformation numérique, second pilier du thème de cette LCOY, a traversé chaque présentation sans jamais en être le cœur. Elle est apparue comme ce qu’elle devrait toujours être : un outil au service d’une conscience déjà en mouvement plutôt qu’une fin en soi. Une application ne régénère pas un sol ni ne replante une forêt. Mais elle peut connecter un agriculteur à un marché plus juste, tracer un déchet jusqu’à sa seconde vie, ou simplement porter, plus loin et plus vite, la voix d’une Delyzia Darcia ou d’un projet comme Ecocycle Gabon.

En rentrant, sous cette lumière de fin juillet qui n’appartient qu’à Libreville, je repensais à ce titre qui s’est imposé de lui-même : le Gabon qui crée, le Gabon qui gagne. Pas un Gabon qui attend des solutions venues d’ailleurs, mais un Gabon qui les fabrique, les enseigne, les partage – une classe, un sol, une adolescente à la fois. Ce troisième prix, je ne l’ai pas cherché à remettre. Mais il m’a laissé quelque chose de plus grand que la cérémonie elle-même : la certitude renouvelée que cette ferveur-là, si on continue de la nourrir, pourrait bien être notre plus grande richesse.

À la semaine prochaine.

*Président de l’Institut Léon MBA

 
GR
 

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