L’État doit garantir à chacun la liberté de vivre selon ses convictions, dans le respect des lois.

Ali Bongo intronisé à genoux dans un temple maçonnique : une image qui avait installé le soupçon que, derrière les institutions, des allégeances secrètes pouvaient peser sur la conduite de l’État. Le débat sur le Ndjobi ravive aujourd’hui la même question : jusqu’où les croyances peuvent-elles entrer dans la maison de l’État ? © GabonReview (capture d’écran)

 

La fuite, en octobre 2009, d’une vidéo de l’intronisation d’Ali Bongo comme grand maître de la Grande Loge du Gabon fit l’effet d’un séisme. On l’y voyait s’engager «faire tout ce qui est en (son) pouvoir pour servir les intérêts de la Franc-maçonnerie régulière ». Aussitôt, de nombreux observateurs en tirèrent une conclusion préoccupante : sa relation à la société, à ses collaborateurs et, plus largement, son action pouvaient être guidée par des considérations étrangères au commun des citoyens. Du fait d’allégeances secrètes, sa gouvernance ne serait pas intelligible aux gens ordinaires. Autrement dit, la gestion de la chose publique ne procéderait pas d’une ambition pour le pays  ou d’une certaine conception de l’Etat. Elle porterait la marque d’une appartenance particulière. Rien de moins…

Aux soupçons, opposer des procédures

Depuis lors, une certitude s’est enracinée : il existerait, au Gabon, un Etat profond, animé par des réseaux et solidarités inconnus du public. L’absence de critères objectifs dans le choix du personnel politico-administratif a renforcé cette conviction. Avec le temps, elle a nourri le découragement, légitimé la culture du moindre effort et, plus grave, alimenté la défiance à l’égard de l’Etat. Dans l’imaginaire collectif, l’appartenance à une société secrète est le plus sûr des ascenseurs sociaux. A défaut, il resterait les liens de sang ou de mariage. «République des copains, coquins et consanguins». Popularisée par Alain-Claude Billié-By-Nzé, cette formule  résume cette perception d’un pouvoir distribué en fonction des accointances et pas du mérite. Peut-on banaliser la portée d’une telle lecture ? Ou faut-il chercher à la démentir ? Par quels moyens ?

En cette ère de «restauration des institutions», il est urgent de tordre le cou à cette idée reçue. La République doit réaffirmer ses valeurs. Le travail, le mérite et la probité ne doivent pas demeurer de vains mots. Quand l’opinion dénonce le culte du secret ou la primauté supposée de l’irrationnel, l’Etat doit répondre par la clarté. Aux soupçons, il faut opposer des procédures. Aux réseaux invisibles, des critères objectifs. Aux cercles fermés, la compétence et l’engagement citoyen. Au-delà, il  faut maintenir l’Etat à équidistance de tous les rites, traditionnels ou venus d’ailleurs. Même si la Constitution proclame l’attachement du pays à son patrimoine immatériel, l’Etat doit se garder de jouer sur le terrain des croyances. Sa responsabilité est de veiller au respect de la liberté de conscience, c’est-à-dire au droit de chacun de choisir librement ses valeurs, ses opinions, ses croyances philosophiques ou sa religion, d’en changer ou de n’en avoir aucune.

Portes dérobées, portes closes

Cette exigence procède d’un droit consacré par la Constitution. Elle vaut pour toutes les croyances. Elle donne une résonance particulière à toute idée d’initiation forcée à un quelconque rite. Elle oblige à rappeler une évidence :  le Gabon est riche de sa diversité culturelle et cultuelle. Pour rien au monde, il ne faudrait céder à la tentation d’uniformisation. Encore moins laisser croire à la supériorité d’un culte sur un autre. Or, dans une vidéo devenue virale, on entend le président de la République évoquer la perspective d’inviter les ministres à s’initier au Ndjobi. Sous prétexte de respect des traditions, par conformisme ou par paresse intellectuelle, certains s’en réjouissent. D’autres y voient un moyen de lutter contre la corruption ou de cultiver la loyauté. Par reflexe identitaire, d’autres encore s’en offusquent et revendiquent leur attachement à des cultes propres à leurs groupes ethniques. Dans un cas comme dans l’autre, la rhétorique est simpliste et potentiellement divisionniste. Après tout, l’Etat n’a pas vocation à promouvoir des croyances particulières. Sa force réside dans sa capacité à faire vivre la diversité sans choisir de conscience officielle.

La vidéo montrant Ali Bongo à genoux dans un temple maçonnique avait profondément nui à l’idée d’un Etat impartial. Elle avait contribué à crédibiliser de nombreux fantasmes, voire à élargir les lignes de fracture entre gouvernants et gouvernés. Pour tout Etat moderne, la liberté de conscience est un investissement à long terme. Elle assure la paix civile, renforce la confiance et consolide la légitimité. Elle favorise aussi l’innovation, la créativité et l’attractivité, là où la contrainte engendre le conformisme et provoque la fuite des talents. L’Etat doit garantir à chacun la liberté de vivre selon ses convictions, dans le respect des lois. A cette condition seulement, il pourra devenir la maison commune de toutes les consciences, conformément à l’article 13 de la Constitution. Peut-être cessera-t-on alors de croire que certains empruntent des portes dérobées quand d’autres trouvent toujours portes closes.

 
GR
 

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