Regardez la crème dans votre douche. Celle que vous achetez au marché, à prix ordinaire, sans méfiance. Elle contient peut-être du mercure : un poison qui détruit les reins, attaque le cerveau et ravage le système nerveux, sans que la victime fasse jamais le lien. L’OMS a testé des produits vendus dans les marchés gabonais et les a confirmés positifs. Une liste officielle d’interdiction existe. Ces produits sont toujours en vente. Pendant ce temps, le Gabon portait la voix de l’Afrique entière contre le mercure devant la COP6 à Genève. La diplomatie gabonaise brille. Les marchés gabonais empoisonnent. Et personne, dans les sphères officielles, ne trouve cette contradiction insupportable. L’OMS a tout vu !

Pendant trois jours, Libreville a accueilli l’Afrique entière pour parler d’éliminer les crèmes au mercure. La réunion terminée, les crèmes, elles, continuent d’être vendues. © GabonReview (montage)

 

Il faut mesurer l’écart. D’un côté, une diplomatie sanitaire gabonaise qui brille sur la scène internationale : l’Engagement de Libreville, adopté lors d’un atelier régional réunissant, à Libreville du 20 au 22 janvier 2025, près de 200 participants issus de 15 pays, a été élevé au rang de cadre de référence continental pour l’élimination des cosmétiques au mercure. Une première. Une fierté nationale légitime. De l’autre côté, deux produits éclaircissants vendus dans les marchés gabonais ont été testés et confirmés positifs au mercure. Leur liste a été publiée sur le site de l’Agence nationale des médicaments et des autres produits de santé (ANMAPS, établissement public à caractère scientifique placé sous la tutelle du ministère de la Santé). Les produits sont toujours en vente.

Une interdiction sans bras

C’est le paradoxe que le rapport OMS-Gabon 2025 expose sans le nommer explicitement, mais avec une précision qui ne laisse aucun doute. Le dispositif normatif existe : convention de Minamata, engagement de Libreville, liste officielle de produits interdits, sensibilisation de 750 personnes dans cinq provinces (la campagne menée dans le cadre du projet FEM/OMS/PNUE d’élimination des cosmétiques éclaircissants au mercure, coordonnée par l’ANMAPS et le ministère de la Santé, de février à juin 2024). Ce qui manque, c’est l’application. Le contrôle des marchés. La saisie des stocks. La sanction des commerçants contrevenants. Sans ces maillons, la chaîne ne tient pas.

Le mercure dans les crèmes éclaircissantes n’est pas une menace abstraite. Il provoque des atteintes rénales, neurologiques et cutanées graves, souvent irréversibles. Il touche prioritairement les femmes, en majorité jeunes, dans des pays où la pression sociale sur le teint reste un levier commercial puissant. Au Gabon, ce marché prospère précisément parce que la demande est forte et la répression inexistante.

La diplomatie ne soigne pas les reins

Le Gabon peut légitimement s’enorgueillir d’avoir porté la voix de l’Afrique à Genève. C’est un acquis diplomatique réel, que l’OMS salue dans son rapport. Mais une position adoptée en COP6 ne désintoxique pas une femme de Libreville qui applique chaque soir une crème au mercure sans le savoir. Entre l’engagement international et la protection sanitaire effective, il manque un maillon : la volonté de faire respecter la loi dans les marchés, les boutiques et les salons de coiffure du pays. Publier une liste de produits interdits sur le site d’une agence que la majorité des consommateurs ne consulte jamais, ce n’est pas une politique de santé publique. C’est une précaution administrative.

Ce qu’il faut, le rapport OMS le dit en creux : des contrôles effectifs sur les points de vente, des saisies visibles, des sanctions dissuasives, une communication grand public dans les langues et les canaux que les Gabonaises utilisent réellement. Le mercure tue lentement, silencieusement, sans que la victime fasse le lien entre sa crème du soir et ses douleurs rénales du matin. C’est précisément cette invisibilité qui rend l’inaction gouvernementale inexcusable. Le Gabon a signé. Il reste à agir.

 
GR
 

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