Le tableau qui n’arrive jamais
Au Gabon, les audits passent, les mêmes questions reviennent et le grand tableau de bord de l’État reste désespérément à venir. Dette, exonérations, pétrole, actifs publics… on retourne à la GOC, au FGIS, à la SOGARA, puis quelques années plus tard, on recommence. À force de devoir périodiquement recompter ce que le pays doit, possède ou renonce à percevoir, le problème finit par dépasser les chiffres. Il touche à la mémoire même de l’administration. Ike Ngouoni Aila Oyouomi* ausculte cette étrange mécanique où l’audit, censé être l’exception qui vérifie, semble devenir l’outil ordinaire qui permet simplement de savoir. Avec, au bout du compte, une question redoutable : pourquoi l’État doit-il si souvent refaire son inventaire pour savoir où il en est ?

Beaucoup de dossiers, beaucoup d’audits, mais toujours cette même question : l’État sait-il, en temps réel, où en sont ses comptes ? © GabonReview
Les fêtes se referment. Les inaugurations aussi. Et, comme souvent au Gabon, après les réjouissances et les vacances, vient la rentrée des choses sérieuses : la saison des audits. La dette, dont les travaux doivent être rendus publics. Les exonérations fiscales et douanières. Le FGIS. La GOC. La SOGARA. En quelques semaines, l’État a demandé de vérifier ce qu’il doit, ce qu’il renonce à percevoir et la manière dont sont gérés certains de ses actifs les plus visibles.
Je ne m’en étonne pas. Un État sérieux contrôle ses comptes. Il serait plus inquiétant qu’il ne le fasse pas. J’ai connu, à Dounia Park, cette mode des task forces : l’administration quitte ses bureaux habituels et travaille, le temps de l’exercice, en dehors de ses propres circuits, pour reconstituer à la main ce que ses services devraient tenir au quotidien. On y travaille souvent de bonne foi. C’est même pour cela que la scène est troublante. Elle dit moins la malhonnêteté des hommes que l’insuffisance de la maison.
Car ces sigles ne sont pas des rubriques. Auditer la GOC, ce n’est pas seulement ouvrir une compagnie pétrolière. C’est regarder le véhicule par lequel l’État a repris Assala, premier acte revendiqué de souveraineté économique dans le pétrole. Auditer le FGIS, ce n’est pas seulement inspecter un fonds. C’est interroger l’instrument qui porte aujourd’hui la Baie des Rois et la façade maritime du Champ triomphal, vitrine d’un Gabon qui montre sa propre transformation.
Auditer la dette à quelques semaines d’un rendez-vous décisif avec le FMI, revoir des exonérations qui ont privé l’État de plus de 1000 milliards de francs CFA de recettes en trois ans, tout cela n’est pas une saison comptable comme les autres. C’est le moment où la souveraineté affichée rencontre la conditionnalité.
Le phénomène n’est pas nouveau. En 2009, il fallait déjà auditer la Fonction publique pour établir le nombre exact d’agents de l’État. De 2011 à 2016, le pétrole entrait dans un vaste contrôle. Le besoin d’y revenir reparaissait en 2022, puis en 2026. La dette intérieure était certifiée en 2016, réactivée deux semaines après le changement de régime en septembre 2023, puis confiée en juin dernier à un comité chargé d’établir une situation « consolidée, exhaustive et fiable ». La formule est presque trop claire. Trois ans après la dernière task force, l’État éprouve encore le besoin de savoir exactement ce qu’il doit.
Cela interdit une conclusion trop facile. Certains audits ont débouché sur des redressements, des validations de créances, des paiements. Reste à comprendre pourquoi, quelques années plus tard, il faut si souvent recommencer sur les mêmes points.
Depuis longtemps, au sommet, existe l’ambition d’un tableau de bord : la situation de l’État, en temps réel, sur ses grands agrégats. Dette, recettes, exonérations, participations, trésorerie. Un écran qui rendrait l’extraordinaire inutile. Chaque nouvelle saison d’audits dit que ce tableau n’est toujours pas la vie ordinaire de l’administration. On le rêve. On le commande. On le reconstitue. Puis il s’efface, jusqu’au prochain inventaire.
Une entreprise qui change de dirigeant peut commander un audit pour savoir ce qu’elle reçoit. Un État ne change pas de propriétaire. Ses gouvernants passent, son administration demeure. Ses comptes, ses contrats, ses créances devraient former une mémoire qui survit à ceux qui exercent momentanément le pouvoir. Or l’audit accompagne chez nous presque chaque nouvelle séquence politique comme un inventaire d’entrée dans une maison dont personne ne serait tout à fait certain de connaître le contenu.
Il y a une différence essentielle entre contrôler et savoir. Contrôler, c’est vérifier ponctuellement qu’une information est exacte. Savoir, c’est disposer de cette information en permanence, qu’elle soit tenue à jour, partagée entre les institutions qui en ont besoin et transmissible à ceux qui prennent la suite. Le premier relève de l’audit. Le second relève de l’État.
La séquence qui s’ouvre peut donc être utile, à condition qu’elle ne produise pas seulement de nouveaux rapports. Son succès ne se mesurera pas au nombre d’irrégularités découvertes, ni même aux sommes éventuellement récupérées. Il se mesurera au temps qu’il faudra avant que l’on éprouve de nouveau le besoin d’auditer les mêmes choses pour répondre aux mêmes questions.
Un audit sert à révéler ce que les comptes ordinaires n’ont pas vu. Mais lorsqu’il faut régulièrement auditer pour établir combien l’État doit, ce qu’il possède ou ce que rapporte sa principale ressource, la question dépasse le contenu des rapports. Elle devient institutionnelle : pourquoi le tableau de bord, si souvent voulu, n’est-il jamais devenu la mémoire de la maison ?
Ike NGOUONI AILA OYOUOMI*
Président, AILA, Cabinet de conseil stratégique
















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