Entre «stabilité institutionnelle» et «gouvernance opaque», «système de prébendes» et «creusement des inégalités sociales», réussites et échecs, acquis et impasses, l’héritage d’Omar Bongo reste contrasté.

«Omar Bongo aura été le principal architecte d’une œuvre contrastée, parachevée par une dévolution monarchique du pouvoir.». (Ici, des militants, cadres et sympathisants du PDG réunis au siège de leur parti, le 08 juin 2026, pour honorer la mémoire d’Omar Bongo. © GabonReview

 

À la faveur des célébrations du 8 juin, l’histoire du pays a défilé dans les esprits. Parti unique, Conférence nationale, sommet de l’Organisation de l’unité africaine, premier sommet des chefs d’État et de gouvernement du Groupe ACP (Afrique, Caraïbes et Pacifique), mais aussi construction d’infrastructures structurantes et boom pétrolier : autant d’événement associés au long règne d’Omar Bongo. Naturellement, ces souvenirs ont laissé place à d’autres, moins reluisants. Après tout, ces 42 ans de pouvoir furent aussi marqués par une gouvernance opaque, un esprit de cour, un système de prébendes, des élections truquées, des relations ambiguës avec les chefs d’Etat français, des scandales de corruption et, un creusement des inégalités sociales. De cette œuvre contrastée, parachevée par une dévolution monarchique du pouvoir, Omar Bongo aura été le principal architecte.

«Géopolitique»

Dix-sept ans après son décès, et avec le recul, de quel Omar Bongo se souvient l’opinion ? Chacun répondra en fonction de ses centres d’intérêt, de ses priorités, de sa lecture politique ou de sa compréhension de la marche des sociétés humaines. Pourtant, comme le rappelait l’éditeur britannique Charles Prestwich Scott, «les faits sont sacrés, les commentaires sont libres». On peut ainsi saluer l’artisan de la stabilité institutionnelle ou le «père de l’unité nationale ». Mais on ne saurait occulter l’institutionnalisation du parti unique, les multiples révisions constitutionnelles destinées à renforcer le pouvoir d’un homme, les répressions ayant suivi les contestations post-électorales ou encore l’enracinement du clientélisme politique. On peut vanter le «médiateur international». Mais on ne doit pas passer sous silence les négligences relevées dans la gestion du dossier Mbanié-Cocotiers-Conga. On peut célébrer le «bâtisseur». Mais on doit se rendre à l’évidence : au regard des ressources engrangées et engagées, le bilan infrastructurel est en deçà des attentes.

On ne peut parler de la gouvernance sous Omar Bongo sans revenir sur la «géopolitique», cette méthode de répartition des responsabilités fondée sur les équilibres provinciaux et ethniques. Longtemps présentée comme un instrument d’inclusion et de cohésion nationale, elle a produit de nombreux effets pervers : confiscation de certaines fonctions par des groupes identifiés, plafond de verre pour de nombreux agents, recul de la méritocratie, baisse des performances, montée de particularismes et revendications identitaires. Pourquoi devrait-on être avantagé en raison de sa naissance ? Comment motiver des agents à la progression compromise par des considérations étrangères au monde professionnel ? Comment ne pas céder au népotisme et aux solidarités ethno-communautaires quand l’origine devient un facteur de promotion sociale ? Comment bâtir un véritable esprit d’équipe et garantir la cohésion dans un tel contexte ? Ces questions demeurent d’actualité.

Néo-patrimonialisme

Pour de nombreux chercheurs, le système Omar Bongo s’inscrivait dans une dynamique largement étudiée : le néo-patrimonialisme. Celui-ci reposait sur trois piliers principaux : la «politique du ventre», la cooptation des opposants et, les réseaux d’allégeance. Comme le dit le politiste Jean-François Bayart, l’appareil d’Etat était «perçu comme le lieu d’accès aux richesses, aux privilèges, au pouvoir et au prestige pour soi et les membres de son clan». Comme le démontre Jean-François Médard, les relations de patronage structuraient la vie politique. Quant à la pérennisation du pouvoir, elle reposait sur le verrouillage de l’espace politique, la personnalisation extrême du régime et le culte du chef. Tout cela fut facilité par l’hybridation des logiques traditionnelles avec les institutions modernes.

N’en déplaise à ses héritiers, Omar Bongo ne fut pas un artisan de la bonne gouvernance. L’Etat de droit ? Régulièrement attaqué par l’hyper-présidentialisme, la dépendance de la justice à l’égard de l’exécutif et les accusations de fraude électorale. La transparence ? Rendue illusoire par la confusion entre sphère publique et sphère privée, comme en témoigne l’affaire des Biens mal acquis. La participation citoyenne ? Limitée par le contrôle étroit de l’espace civique, c’est-à-dire de l’ensemble des mécanismes permettant à la société civile de peser sur la vie publique. La responsabilité politique ? Elle relevait davantage du discours et pas de la pratique, comme en attestent les crises post-électorales de 1993 et 1998. Pour toutes ces raisons, l’héritage de l’ancien président de la République continuera de susciter la controverse. Certes, son exceptionnelle longévité en fait la figure politique centrale du Gabon post-indépendance. Mais son retour en grâce appelle à la réflexion. Et pour cause : la mémoire doit embrasser l’ensemble du bilan, les réussites comme les échecs, les acquis comme les impasses. À cette condition seulement, elle peut éclairer l’avenir, au lieu de nourrir la nostalgie.

 
GR
 

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