Léon Mba, les Monts de Cristal et le monde habitable
Entre l’eau des rivières et le silence des sommets, cette chronique d’Adrien NKoghe-Mba* puise dans un souvenir de baignade aux Monts de Cristal, sur les pas, dit-on, de Léon Mba lui-même, une réflexion sur ce que les philosophes appellent aujourd’hui l’«habitabilité». S’appuyant sur l’ouvrage de Baptiste Morizot et Laurent Neyret, le chroniqueur environnemental de GabonReview interroge la place du Gabon, pays parmi les plus forestés au monde, dans la défense d’un droit encore à inventer : celui d’une Terre qui reste, au-delà du survivable, réellement vivable.

Les Monts de Cristal : « Une force brute, ancienne, qui rappelle que la nature n’a pas besoin de nous pour exister » © GabonReview / montage IA
On dit que Léon Mba aimait venir ici. Qu’il quittait Libreville pour retrouver le calme des Monts de Cristal. La fraîcheur de ses rivières. Le bruit de l’eau sur les pierres. Un homme qui dirigeait un pays, et qui avait besoin, comme tout le monde, de souffler. De retrouver ce qui est essentiel.
Je me suis retrouvé dans cette même eau. Au même endroit.
La fraîcheur vous saisit d’un coup. Le corps résiste, puis abandonne. Et quelque chose se détend en vous que vous ne saviez même plus tendu. On comprend alors pourquoi on revient dans ces endroits-là. Pourquoi on n’oublie pas. Pourquoi on les transmet à ceux qu’on aime sans forcément savoir expliquer pourquoi.
Les Monts de Cristal sont à moins de deux heures et demi de Libreville. Mais on entre dans un autre monde. Les montagnes montent si haut qu’elles touchent les nuages. On ne sait plus où la terre finit et où le ciel commence. Les rapides de Kinguélé font un bruit qui vous arrête net. Une force brute, ancienne, qui rappelle que la nature n’a pas besoin de nous pour exister.
Et partout, ce silence. Pas le silence du vide. Le silence de ce qui est vivant, pleinement vivant, et qui n’a besoin de personne pour le savoir.
Je suis resté longtemps dans cette eau. Plus longtemps que prévu.
Les mots qui arrivent quand on a cessé de chercher
J’avais emporté un livre. Liberté, dignité, habitabilité, écrit par Baptiste Morizot, philosophe, et Laurent Neyret, juriste. Un titre compliqué pour une idée très simple.
La voici.
Pendant des siècles, personne ne parlait de dignité humaine dans les tribunaux. C’était une belle idée, une idée morale. Mais ce n’était pas un droit. Pas quelque chose qu’on pouvait défendre devant un juge. C’est seulement après les grandes horreurs du vingtième siècle que les nations du monde ont décidé d’inscrire la dignité humaine dans le droit international. De dire : ceci est intouchable. Ceci ne peut plus jamais être violé.
Morizot et Neyret disent : il faut faire la même chose pour la planète.
L’eau propre. L’air respirable. Les forêts. Les rivières. Les animaux. Tout ce qui rend la vie possible sur Terre. Ce n’est pas un luxe. Ce n’est pas un détail. C’est une condition fondamentale. Et sa destruction devrait être reconnue comme une faute grave. Devant la loi. Devant l’histoire.
C’est ça, l’habitabilité. La possibilité que la Terre reste un endroit où la vie vaut la peine d’être vécue. Pas juste survivable. Vraiment vivable. Vraiment digne.
Dans les Monts de Cristal, cette réponse est évidente. Elle se sent dans l’eau. Elle se voit dans les nuages accrochés aux sommets. Certains l’avaient compris bien avant que les philosophes ne trouvent le mot. Ils venaient ici chercher exactement ça. La confirmation que le monde tenait encore debout.
Ce que la forêt garde en mémoire pour nous
Mais cette évidence n’est pas acquise pour toujours.
Le Gabon est l’un des pays les plus forestés du monde. Nos forêts font vivre des milliers d’espèces. Elles régulent le climat de toute la région. Elles stockent un carbone que personne ne voit mais que tout le monde respire. Ce que nous avons ici, des pays entiers l’ont perdu. En quelques décennies. Et ils ne savent pas encore tout à fait ce qu’ils ont perdu, parce qu’une forêt qui disparaît ne fait pas la une des journaux.
C’est le problème. L’habitabilité n’a pas encore de prix. Pas encore de droit. Pas encore de protection réelle.
C’est ce que ce livre veut changer. Et c’est ce que le Gabon, mieux que beaucoup d’autres pays, peut comprendre et défendre.
Ce que nous avons ici n’est pas un décor. Ce n’est pas une richesse parmi d’autres. C’est ce qui rend la vie possible. C’est ce qui rend la vie digne.
Je repense à cette eau. À ce silence. À ces montagnes dans les nuages. Et je repense à Léon Mba. À ce qu’il venait chercher ici. Pas le repos du puissant. Quelque chose de plus simple et de plus profond. La fraîcheur de cette eau sur la peau. Le bruit des rapides qui couvre tout le reste. Ce calme qui remet les choses à leur place.
Je crois que je comprends maintenant.
Certaines choses ne s’expliquent pas. Elles se transmettent. Dans l’eau d’une rivière, au pied de montagnes qui touchent les nuages, par un matin calme dans les Monts de Cristal.
*Président de l’Institut Léon MBA















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