Manganèse : Ce que révèle (vraiment) l’interview de Lubin Ntoutoume sur l’accord avec Eramet
Deux semaines après la signature du protocole d’accord entre le Gabon et Eramet, le débat reste vif. Dans un long entretien accordé à L’Union, le ministre de l’Industrie et de la Transformation locale, Lubin Ntoutoume, apporte plusieurs précisions sur le calendrier, les responsabilités de l’État, les infrastructures énergétiques et la stratégie industrielle poursuivie par le gouvernement. De quoi éclairer certaines zones d’ombre, sans pour autant refermer le débat.

«Personne n’est prêt pour construire un hôtel sur une promesse de clientèle ; on le fait quand le carnet de réservation est signé sur vingt ans.» Lubin Ntoutoume explique ainsi pourquoi l’électricité constitue, selon lui, le préalable indispensable à toute industrialisation. © L’Union
Il y a les textes. Et il y a la manière de les lire. Depuis la signature, le 20 juillet à Paris, du protocole d’accord entre la République gabonaise et Eramet, les interprétations se multiplient. Les uns y voient un recul des ambitions affichées en matière de transformation locale du manganèse. Les autres défendent une démarche plus réaliste, adaptée aux contraintes industrielles. L’entretien accordé vendredi à L’Union par Lubin Ntoutoume apporte des éléments nouveaux qui permettent de mieux comprendre la logique du gouvernement. Certaines critiques trouvent ainsi des réponses. D’autres demeurent entières.
2029 n’est plus la date de toutes les attentes
Premier enseignement : le ministre distingue clairement deux échéances. Selon lui, «il faut distinguer deux dates de nature différente». L’échéance de 2029 correspond au déclenchement irréversible des projets industriels, tandis que 2031 renvoie à l’achèvement des infrastructures les plus lourdes.
Cette distinction est loin d’être anodine. Elle signifie que le gouvernement ne mesure plus son ambition à la date d’entrée en production des usines, mais au fait que les investissements auront été juridiquement engagés et que les chantiers seront effectivement lancés.
Une clarification importante, qui n’avait jusqu’ici jamais été formulée avec autant de netteté.
L’énergie devient le véritable enjeu
L’autre révélation de cette interview concerne l’électricité. Lubin Ntoutoume reconnaît explicitement que la transformation locale du manganèse dépend avant tout de la capacité du Gabon à produire davantage d’énergie. «Personne n’est prêt pour construire un hôtel sur une promesse de clientèle ; on le fait quand le carnet de réservation est signé sur vingt ans», illustre-t-il pour expliquer qu’aucun industriel n’investira sans garantie d’un approvisionnement électrique durable.
Le ministre inverse ainsi la logique souvent retenue dans le débat public : ce ne sont pas les usines qui doivent entraîner la construction des barrages, mais les infrastructures énergétiques qui doivent créer les conditions de l’industrialisation.
Les projets hydroélectriques de Booué et de Ngoulmendjim prennent ainsi une dimension stratégique. Ils ne constituent plus des projets annexes, mais les fondations mêmes de la politique industrielle annoncée.
Eramet n’est qu’un acteur parmi d’autres
Autre précision importante : les 700 000 tonnes de manganèse transformées localement ne représenteraient pas l’objectif national, mais essentiellement la contribution attendue d’Eramet-Comilog.
Le gouvernement entend également s’appuyer sur les autres producteurs présents au Gabon ainsi que sur de futurs investisseurs appelés à s’installer dans les zones économiques industrielles. «Dans cette architecture, 700 000 tonnes correspondent à la part d’Eramet Comilog (…) et l’essentiel du reste à de nouveaux entrants», précise le ministre.
Autrement dit, l’ambition ne serait pas revue à la baisse. Elle serait désormais répartie entre plusieurs opérateurs plutôt que concentrée sur un seul groupe. Encore faudra-t-il que ces investisseurs annoncés se concrétisent.
Du volontarisme au pragmatisme
L’entretien révèle aussi une évolution du discours officiel. La transformation locale n’est plus présentée uniquement comme une décision politique. Le ministre insiste désormais sur la nécessité de bâtir des projets économiquement viables, capables d’attirer des capitaux privés et de répondre aux nouvelles exigences des marchés internationaux.
Selon lui, «le paradigme a changé». La compétition ne se joue plus seulement sur le coût de production, mais aussi sur l’empreinte carbone, la traçabilité et l’accès aux marchés. Le discours de la contrainte cède progressivement la place à celui de la compétitivité.
Les questions qui demeurent
Si cette interview éclaire utilement la philosophie du protocole, elle ne répond pas à toutes les interrogations.
Le coût des infrastructures énergétiques, leurs modalités de financement, le calendrier précis de leur réalisation ou encore les garanties offertes en cas de retard des investissements restent peu documentés.
Une autre question demeure centrale : si certaines usines ne sont pas prêtes en 2029, l’interdiction d’exporter le manganèse brut sera-t-elle maintenue dans les mêmes conditions ? Sur ce point, le ministre apporte davantage une méthode qu’une réponse.
Une lecture plus précise, mais pas un point final
Au fond, Lubin Ntoutoume ne modifie pas le contenu du protocole. Il en affine l’interprétation. Son intervention confirme que le gouvernement privilégie désormais une industrialisation progressive, fondée sur plusieurs opérateurs, adossée à un vaste programme énergétique et guidée par des impératifs de viabilité économique autant que par une volonté politique.
Ces précisions enrichissent le débat et dissipent certains malentendus. Elles ne suffisent toutefois pas à lever toutes les incertitudes. Car un protocole d’accord fixe un cap ; il ne garantit pas encore le résultat.
En matière de politique industrielle, les intentions comptent, les calendriers aussi. Mais ce sont, au bout du compte, les usines qui sortiront de terre, les mégawatts effectivement produits et les emplois réellement créés qui diront si cette ambition était visionnaire… ou simplement prometteuse.















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