«Moins on comprend, mieux c’est» : Claude Ar’Muna, l’artiste qui brouille les évidences
Il peint ce qui se cache, met en scène ce qui d’ordinaire s’accroche aux murs et préfère le trouble à l’évidence. À Libreville, Claude Ar’Muna signe avec «Luminart Act» bien davantage qu’un vernissage : une entrée en scène. Dans «Au-delà du voile», le jeune artiste gabonais convoque abstraction, féminité, spiritualité et mémoire bantoue pour bâtir un univers où chaque toile dissimule autant qu’elle révèle. Une proposition encore jeune, mais déjà portée par une ambition qui, elle, ne s’embarrasse d’aucun complexe : inventer son propre langage, conquérir le marché de l’art et hisser le «conceptuel africain» au-delà des frontières.

Claude Ar’Muna ne veut pas seulement peindre des toiles : il veut ouvrir une brèche pour le “conceptuel africain”. © D.R.
Claude Emmanuel Ndong Mebale aurait pu garder son nom civil pour signer ses toiles. Il a préféré en fabriquer un autre. Claude Ar’Muna : «Ar» tiré du mot art, délesté de son «t» ; «Muna», recomposé à partir de Manu, son surnom familial. Une petite opération de déplacement, presque anodine, mais qui dit déjà quelque chose de sa manière de créer : prendre le familier, le déplacer, le coder, puis obliger le regard à revenir dessus.
Chez lui, le dessin vient de loin. Très loin même. Il raconte avoir 7 ou 8 ans lorsqu’il observe son oncle dessiner. L’enfant mémorise les gestes, l’ordre des traits, la direction des mouvements, puis les reproduit devant ses camarades de classe. Plus tard, il passera par le cartoon, le manga, la caricature durant trois années, puis le réalisme. Comme s’il fallait traverser plusieurs écoles du regard avant d’accepter enfin de perdre pied.
Le choc Kandinsky

Amateur d’art en réflexion devant une toile de Claude Ar’Muna, le 9 août 2026 à Libreville. © D.R.
La rupture, il la situe autour de 2018-2019, lorsqu’il découvre Du spirituel dans l’art de Wassily Kandinsky. Jusque-là, l’abstraction pouvait encore lui apparaître comme un éloignement du réel. Le livre agit comme un déclic. Il y découvre une autre idée : l’abstraction ne consiste pas seulement à déformer ce qui existe, mais à donner forme à ce qui n’existait pas encore. «C’était un choc pour moi», raconte-t-il. Depuis 2019, il dit travailler à perfectionner cette veine abstraite.
Puis vient la toile. Fin 2023, Claude Ar’Muna se lasse des formats A4. Il achète du matériel, expérimente la crétonne, le bois, commande ensuite des canevas et découvre une évidence moins romantique : peindre est plus lent, plus contraignant, plus physique que dessiner. Il faut attendre, sécher, rincer, superposer. Rien ne coule aussi vite que sur le papier.
L’obstacle ne le décourage pas. En 2024, il décide de professionnaliser sa pratique. Il se documente, cherche à comprendre les codes du métier et affine progressivement une philosophie de travail : ne pas craindre l’erreur, poursuivre même lorsqu’un geste semble raté, transformer l’accident plutôt que l’effacer. C’est dans ce cheminement qu’apparaît «Luminart Act».
Une exposition qui refuse de rester sage

Claude Ar’Muna, en discussion avec son public. Et, spectacle d’initiation, ouverture, un peu avant l’ouverture du vernissage, le 9 août 2026 à Libreville. © D.R.
Le 9 août dernier à Libreville, Claude Ar’Muna ne voulait pas d’un vernissage où l’on passe poliment d’un cadre à l’autre, verre à la main. Il décrit «Luminart Act» comme une exposition immersive et scénographique, pensée pour montrer aussi quelque chose du processus de création.
Le fil rouge s’intitule «Au-delà du voile». Le voile, chez lui, n’est pas un simple motif. Il est frontière, masque, empêchement, passage. L’artiste dit y explorer la féminité, la spiritualité et, plus largement, ce qui relève du physique, du psychique ou de l’invisible. Surtout, il ne cherche pas la transparence. Au contraire. «Moins on comprend, mieux c’est.»
La formule pourrait servir de manifeste. Claude Ar’Muna aime charger ses œuvres de codes, de souvenirs, de signes et de symboles qu’il relie notamment à la culture bantoue. Son vocabulaire plastique est tout aussi indiscipliné : huile, acrylique, graphite, pastel, craie, charbon, parfois sable. Une seule matière, dit-il en substance, ne suffit pas toujours à dire ce qu’il veut faire surgir.
Du village à la toile

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Cette densité symbolique ne tombe pas du ciel. L’artiste la rattache directement à son enfance. Né et élevé en partie au village auprès de ses grands-parents, il raconte avoir grandi dans un environnement réservé, où certains sujets ne se formulaient pas facilement et où les réponses devaient parfois être cherchées seul.
Il évoque les traditions, les Nganga, les initiations, les protections. Puis la ville, où le dimanche mène à l’église. Deux espaces spirituels, deux façons d’habiter le sacré, qu’il ne présente ni comme parfaitement opposées ni comme totalement réconciliées. C’est précisément dans cette tension qu’il puise. Sa peinture devient alors moins une illustration de la tradition qu’un lieu où plusieurs mondes se frôlent.
«La Dame aux mille rêves»

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Parmi les œuvres présentées, une toile semble condenser cette démarche : «La Dame aux mille rêves». Claude Ar’Muna la cite comme celle qui lui tient le plus à cœur. Réalisée en deux jours, elle met en scène une femme tenant de l’or entre ses mains. L’or représente, selon lui, tout ce qu’elle porte en elle : capacité, puissance, accomplissement possible. Le voile incarne au contraire ce qui bride ce potentiel et empêche son expression.
Là encore, l’artiste brouille volontairement la lecture immédiate. Il dit avoir disposé autour de l’œuvre des signes destinés à être décodés. Chez lui, la toile n’est donc jamais tout à fait une réponse. Elle ressemble davantage à une énigme. Et c’est peut-être ce qui rend son discours plus intéressant que le seul exercice esthétique.
Faire métier là où l’art reste fragile

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Car derrière les symboles revient une question très concrète : peut-on réellement vivre de l’art au Gabon ? Claude Ar’Muna, lui, est sévère. Il estime que la société gabonaise a fini par accepter l’idée que «l’art ne paye pas ici». Selon lui, cette conviction collective nourrit le scepticisme, affaiblit les vocations et contribue à rendre difficile la reconnaissance professionnelle des artistes. Il juge aussi la création locale insuffisamment valorisée par rapport à certaines autres scènes africaines. Le constat lui appartient. Mais son ambition, elle, est sans ambiguïté.
Dans cinq ans, il se voit installé dans le marché de l’art. Et il ne veut pas s’arrêter au Gabon. Son objectif est de porter plus loin ce qu’il appelle le «conceptuel africain». «Je suis gabonais, mais pas que, je suis d’abord africain», affirme-t-il.
Au fond, Claude Ar’Muna ne cherche peut-être pas seulement à regarder «au-delà du voile». Il cherche surtout à le traverser : celui qui sépare encore le talent du métier, la création locale du marché, l’héritage intime de l’ambition internationale.
Et si tout commence par une exposition à Libreville, son véritable pari est ailleurs : faire en sorte qu’un jour, son nom circule aussi loin que les symboles qu’il enferme dans ses toiles.















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