Oligui après 1000 jours : ‘Jeune Afrique’ salue la fin de la peur, mais voit revenir les raisons d’avoir peur
Dans son bilan des mille premiers jours du pouvoir de Brice Clotaire Oligui Nguema, Marwane Ben Yahmed voit dans la liberté de parole retrouvée l’une des transformations majeures du Gabon post-Bongo. Mais l’éditorialiste de Jeune Afrique pose lui-même, quelques lignes plus loin, les limites de son constat : réseaux sociaux suspendus, journalistes interpellés, influenceurs menacés et détention d’Alain-Claude Bilie-By-Nze. Une contradiction qui résonne d’autant plus fortement que, depuis le 30 août 2023, plusieurs activistes, journalistes et syndicalistes ont effectivement goûté aux cellules après des prises de parole, publications ou mobilisations publiques.

«Les Gabonais n’ont plus peur», écrit Jeune Afrique. Mais réseaux sociaux suspendus, journalistes interpellés, activistes et syndicalistes passés par la détention racontent une liberté de parole sous tension. © GabonReview
Il fallait oser la formule. Dans son éditorial consacré aux «mille jours d’Oligui Nguema», publié le 31 août, Marwane Ben Yahmed estime que la transformation la plus importante du Gabon depuis la chute d’Ali Bongo ne serait ni le bitume ni la nouvelle Constitution. «Les Gabonais n’ont plus peur», écrit-il.
Pour étayer son constat, le directeur de publication de Jeune Afrique invoque notamment la progression spectaculaire du Gabon dans le classement de Reporters sans frontières (RSF), passé de la 121e place en 2020 à la 41e en 2025. Il évoque également les syndicats qui parlent, les grèves, les tribunes critiques et une société civile qui réclame davantage de comptes.
Le constat mérite cependant d’être sérieusement nuancé. D’abord parce que RSF lui-même, tout en reconnaissant l’amélioration intervenue après le 30 août 2023, considère toujours l’avènement d’une presse libre et indépendante comme «un chantier inachevé». En 2026, le Gabon a d’ailleurs reculé de deux places, au 43e rang mondial. Ensuite parce que l’auteur de Jeune Afrique finit lui-même par fissurer sa démonstration.
La contradiction de Jeune Afrique
Sous un intertitre particulièrement évocateur, «Fermeté à géométrie variable», Marwane Ben Yahmed rappelle que les réseaux sociaux ont été suspendus au Gabon le 17 février 2026. La HAC avait justifié cette décision par la diffusion de contenus jugés diffamatoires, haineux, injurieux ou menaçant la cohésion sociale et la sécurité nationale. Puis l’éditorialiste enfonce le clou : «des journalistes ont été interpellés, des influenceurs menacés». Sa conclusion tombe comme une formule : «Casser le thermomètre n’a jamais fait tomber la fièvre.»
Difficile, dès lors, de proclamer sans réserve la disparition de la peur. Les exemples ne manquent d’ailleurs pas. Pierre-Wilfried Okoumba, dit Kamitatou, a été placé sous mandat de dépôt début août 2026 pour diffamation, dénonciation calomnieuse et outrage. Plusieurs autres plaintes en diffamation lui ont depuis valu de nouvelles procédures. En janvier, les syndicalistes Marcel Libama et Simon Ndong Edzo ont été arrêtés en pleine grève des enseignants puis placés sous mandat de dépôt avant de bénéficier, cinq jours plus tard, d’une liberté provisoire.
Quelques jours auparavant, Roland Olouba Oyabi, directeur de publication de Gabon Mail Infos, avait été interpellé et retenu cinq jours dans les locaux du B2. Dès octobre 2023, Harold Leckat avait déjà connu la garde à vue après la publication d’un article questionnant les conditions d’une saisie judiciaire.
Pris séparément, chacun de ces dossiers possède évidemment son contexte judiciaire et aucun ne permet, à lui seul, de conclure à l’existence d’une politique générale de répression. Additionnés, ils rendent néanmoins beaucoup plus difficile l’affirmation catégorique selon laquelle la peur aurait disparu.
Bilie-By-Nze, le cas qui embarrasse
Marwane Ben Yahmed réserve surtout ses critiques au traitement d’Alain-Claude Bilie-By-Nze. L’ancien Premier ministre, adversaire d’Oligui Nguema à la présidentielle de 2025, est détenu depuis avril dans une procédure liée à une affaire d’escroquerie présumée de 5 millions de FCFA remontant à 2008.
Jeune Afrique prend soin de ne pas se prononcer sur sa culpabilité. «Nul n’est au-dessus de la loi», écrit Ben Yahmed. Mais, selon lui, «la disproportion est le message». Il oppose cette détention à la situation de Sylvia et Noureddin Bongo, condamnés par contumace et installés à Londres, ainsi qu’à celle d’Ali Bongo, parti du Gabon sans avoir été jugé.
Et l’éditorialiste résume son malaise par une autre formule sévère : «Une justice qui frappe durement celui qui est présent et symboliquement celui qui est absent ne convainc personne.»
C’est peut-être ici que le bilan des mille jours devient le plus intéressant. Car le paradoxe n’est plus seulement celui relevé par Jeune Afrique, celui d’un pouvoir qui construit des routes tout en coupant les réseaux. Il se trouve également dans l’éditorial lui-même : proclamer que les Gabonais n’ont plus peur, puis consacrer plusieurs paragraphes aux raisons pour lesquelles certains pourraient recommencer à l’avoir.
Trois ans après le 30 août 2023, la véritable question n’est donc peut-être plus de savoir si la peur est morte. Mais si elle est en train de changer de camp, ou simplement de forme.
















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