Convoqués au pas de charge ce lundi 29 juin, les agents de la Société d’énergie et d’eau du Gabon (SEEG) ont vécu un face-à-face de près de trois heures avec le président de la République, Brice Clotaire Oligui Nguema, au Centre des métiers (CDM) Jean Violas d’Owendo. Venu répondre à leur propre invitation, le chef de l’État a livré un réquisitoire frontal contre ce qu’il appelle le «sabotage» interne, et, par sa seule présence, balayé les rumeurs d’arrestation qui couraient depuis l’aube. Le verbatim presque complet d’une journée d’émoi.

Un échange «à bâton rompu» de près de trois heures : Oligui Nguema devant les agents de la SEEG, à Jean Violas, le 29 juin 2026. © Communication présidentielle Gabon

 

Tout avait commencé dans la confusion. Au petit matin, la présence de forces de l’ordre autour des sites de la SEEG, à Libreville, avait nourri les pires spéculations. Sur les réseaux sociaux, une «alerte info» annonçait sans nuance l’«arrestation des responsables de la SEEG». La réalité était tout autre : le dispositif servait à acheminer les agents vers Jean Violas, où le chef de l’État avait choisi de venir les écouter, répondant ainsi à l’appel lancé l’avant-veille par le Syndicat national des travailleurs du secteur de l’eau et de l’électricité (SYNTEE+)  en faveur d’un «dialogue franc, direct et sans intermédiaire».

Des bureaux aux « Veléras »

Le président de la République au milieu du dispositif sécuritaire, au CDM Jean Violas, le 29 juin 2026. © Communication présidentielle

La méthode a marqué les esprits. Selon des membres du syndicat, joints au téléphone, les agents ont été sortis «à la manière militaire» des bureaux de l’ensemble des bases, ateliers et bureaux de la société à Libreville. Barricades dressées, ordre de monter dans les camions militaires communément appelés «Veléras» : direction le centre de formation. Mobilisés dès 10 ou 11 heures, ils ont patienté jusqu’à l’arrivée du président, vers 14 heures, pour un échange clos aux alentours de 17 heures.

Le chef de l’État, lui, assume une convocation courtoise. Il dit avoir demandé aux généraux d’aller chercher les agents «poliment, discrètement». «On ne va taper personne. Et on va échanger librement», avait-il promis. Le choix du lieu non plus n’avait rien d’anodin : «Je ne veux pas leur faire l’honneur de les recevoir au palais», a-t-il lancé, renvoyant les techniciens à l’école «où l’on a formé jadis les cadres».

«C’est vous le problème»

Eric Josué Bouanga-Moussavou, président exécutif du SYNTEE+ (en vert), lors de l’échange avec le président de la République. © Communication présidentielle

L’échange, debout et «à bâton rompu», a vite tourné au procès. Rappelant sa promesse de campagne, «Mon ennemi, c’est l’eau, l’électricité, le chômage et la vie chère», Oligui Nguema a fait valoir 35 milliards de francs CFA investis depuis le 30 août dans des groupes et transformateurs, déplorant que des groupes importés d’Inde soient restés inutilisés au motif qu’ils n’étaient pas de la marque habituelle des équipes.

Il s’est dit «sidéré» d’apprendre que des groupes seraient tombés en panne à Makokou parce que des techniciens auraient confondu l’eau et le gasoil : «Un technicien ne peut pas confondre l’eau et le gasoil. On a tous été au lycée.» Et de pointer les transformateurs dégradés : «N’accusez pas les petits délinquants des quartiers. Il n’y a que vous-même.» Conclusion cinglante : «C’est vous le problème. Ce n’est pas moi.»

Sans détour, les agents ont pointé les dysfonctionnements accumulés au fil des années, reconnaissant qu’un redressement durable de la SEEG passe par une mobilisation collective et un changement de culture managériale.

Le «business» de l’eau

Face au chef de l’État, les agents de la SEEG écoutent le réquisitoire sur le «business» de l’eau. © Communication présidentielle

Le passage le plus sévère a visé la pénurie d’eau, qu’il relie à un commerce entretenu de l’intérieur. Des agents vendant de l’eau en citerne n’auraient «pas intérêt à ce que l’eau revienne» au robinet : «Je vais tout faire pour saboter le projet d’eau. C’est humain, c’est naturel.» L’accusation va jusqu’à la complicité : «Tous ces vendeurs d’eau, quand la police les a arrêtés, il y a vos noms derrière

Sur le plan social, le président s’est étonné qu’une entreprise sans recettes réclame son treizième mois : «On paye le 13e mois avec quoi ? Je n’ai jamais vu ça dans une société.» Le tout assumé sans fard : «Moi, je ne suis pas politicien. Je suis frontal

La lecture officielle de la présidence

Concentré, Oligui Nguema écoute et mesure les enjeux d’un dossier érigé en «droit fondamental» : l’accès à l’eau et à l’électricité, que la présidence place au cœur de sa «gouvernance de proximité». © Communication présidentielle

Dans son communiqué, la Communication présidentielle livre une version plus policée. Elle rappelle la rencontre, «organisée à la demande des agents», comme l’illustration d’une «gouvernance de proximité» fondée sur «sur l’écoute, le dialogue franc et la recherche de solutions aux préoccupations des citoyens». Le chef de l’État y réaffirme qu’«aucune réforme durable ne peut réussir sans une gouvernance exemplaire, fondée sur la rigueur, la transparence, la redevabilité», et érige l’accès à l’eau et à l’électricité en «droit fondamental». Avant de partir, il a visité les ateliers du centre, appelé à «un rôle majeur» dans la modernisation du secteur.

Au-delà du procès, le chef de l’État a aussi avancé des solutions. Estimant que les barrages, bien que confirmés, ne sauraient constituer la réponse immédiate, il a misé sur des centrales thermiques à gaz dont les premières unités seront, selon lui, livrées en juillet 2027 à Libreville et à Port-Gentil. Sur l’eau, il a réaffirmé son pari sur l’opérateur Suez, appelé à ramener le précieux liquide au robinet, à condition que cessent les résistances internes.

Du côté des agents, on pointe en retour un «mauvais casting», un «mauvais management» et des conseillers qui «disent ce que le président veut entendre».

Reste l’essentiel : transformer ce face-à-face, où une crise judiciaire et sociale s’est muée en procès du management, en redressement tangible d’une entreprise dont dépend l’une des promesses cardinales de la Vème République.

 
GR
 

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