Un écrivain gabonais s’invite à la table du tête-à-tête entre Emmanuel Macron et Brice Clotaire Oligui Nguema, et pas par la petite porte : par Le Monde, le quotidien que lisent l’Élysée et toutes les rédactions qui comptent. À la veille de la visite d’État du chef de l’État gabonais à Paris, Janis Otsiémi y publie une lettre ouverte au président français, réquisitoire contre le «climat de peur et d’intimidation» qui étoufferait toute voix critique au Gabon. L’auteur y qualifie la détention d’Alain-Claude Bilie-By-Nze de «prise d’otage» et ose la question qui fâche : qui garantira sa liberté après l’expression ? GabonReview publie l’intégralité de cette correspondance, y compris le passage que Le Monde a choisi de couper.

Un homme, une lettre, un palais :depuis Le Monde, Janis Otsiémi s’invite là où le protocole ne l’a pas convié. © Photomontage GabonReview

 

Ce n’est pas n’importe quel journal. À la veille de la visite d’État du président Brice Clotaire Oligui Nguema à Paris, Le Monde, quotidien de référence de la presse française, ouvre ses pages ‘Idées’ à l’écrivain gabonais Janis Otsiémi. Sous forme de lettre ouverte à Emmanuel Macron, l’auteur du «Chasseur de lucioles» dénonce une liberté d’expression qui «se réduit chaque jour comme peau de chagrin» et qualifie la détention d’Alain-Claude Bilie-By-Nze de «prise d’otage». GabonReview publie l’intégralité de cette correspondance.

Le lieu de publication vaut, à lui seul, événement. Le Monde n’est pas un support parmi d’autres : c’est le journal que lisent l’Élysée, le Quai d’Orsay, les chancelleries et les rédactions du monde entier. C’est dans ses colonnes que se fabriquent, pour une large part, les réputations internationales des chefs d’État africains en visite à Paris. Qu’un écrivain gabonais y obtienne une tribune, ce dimanche 19 juillet, au moment de l’arrivée du président Oligui Nguema dans la capitale française, transforme un texte littéraire en fait diplomatique. Le message n’est plus confiné au débat gabonais : il est posé sur la table du tête-à-tête franco-gabonais.

Et le message est rude. Otsiémi prend Emmanuel Macron au mot, lui rappelant son hommage de novembre 2025 à «une nouvelle ère fondée sur le renouveau, l’inclusivité, la pluralité des opinions», avant de trancher : «La prééminence des intérêts économiques de votre pays vous a aveuglé sur la situation des droits de l’Homme et de la liberté d’expression dans notre pays». L’écrivain avertit que «le musellement de la liberté d’expression dans une démocratie est un premier pas vers la dérive autoritaire» et dresse un tableau sans fard : réseaux sociaux suspendus, «des journalistes, des leaders syndicaux, des hommes politiques emprisonnés pour leurs prises de position».

«Notre justice est une simple autorité judiciaire aux ordres»

Le cas Bilie-By-Nze occupe le cœur de la démonstration. Otsiémi rappelle l’arrestation de l’ancien Premier ministre le 15 avril «par des hommes encagoulés», pour des faits remontant à 2008 et, souligne-t-il, prescrits depuis 2011. Son verdict claque : «La détention de M. Alain-Claude Bilie-By-Nze depuis le 15 avril 2026 à la prison centrale de Libreville est une prise d’otage». L’ancien chef du gouvernement paierait là «le prix de sa critique de la suspension des réseaux sociaux» et de la réforme du Code de nationalité adoptée par ordonnance, sans débat ni vote du Parlement.

Aux dénégations du chef de l’État gabonais sur France 24, affirmant en juin n’avoir «rien à voir» avec cette «affaire privée», l’écrivain oppose une réplique cinglante : «Nous, les justiciables gabonais, nous le constatons chaque jour : notre justice est une simple autorité judiciaire aux ordres, et non un pouvoir». Puis, se tournant vers son destinataire, il glisse cette pique à double tranchant : «On juge les hommes aussi sur le choix de leurs amis».

«Qui garantira ma liberté d’expression ?»

Détail qui a son importance : la version publiée par le quotidien du soir diffère sur un point de la lettre originale. Le Monde a retranché de l’appel final la demande explicite de «libérer M. Alain-Claude Bilie-By-Nze», ne conservant que le rétablissement des réseaux sociaux et la fin du «climat de peur et d’intimidation». La version reproduite ci-dessous est le texte intégral, tel que transmis par son auteur.

La lettre se referme sur une citation glaçante de l’ancien dictateur ougandais Idi Amin Dada : «Je vous garantis la liberté d’expression, mais je ne vous garantis pas la liberté après l’expression». Et sur une question qui vaut avertissement, adressée autant à Paris qu’à Libreville : «Qui garantira ma liberté d’expression après vous avoir adressé publiquement cette correspondance ?»

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Lettre ouverte à M. Emmanuel Macron, Président de la République française

Monsieur le Président de la République,

Dans quelques jours, vous recevrez le président Brice Clotaire Oligui Nguema du Gabon en visite d’État à Paris. Vous avez effectué les 23 et 24 novembre 2025 une visite d’État à Libreville sur invitation du président Brice Clotaire Oligui Nguema dans le but de renforcer les liens bilatéraux et consolider un partenariat axé sur l’économie et l’environnement. À l’occasion de cette visite, vous avez déclaré : « Le 30 août 2023 a été un tournant dans l’histoire politique du Gabon. Vous avez ouvert une nouvelle ère fondée sur le renouveau, l’inclusivité, la pluralité des opinions que nos deux pays partagent profondément ». La prééminence des intérêts économiques de votre pays vous a aveuglé sur la situation des droits de l’Homme et de la liberté d’expression dans notre pays.

Monsieur le Président de la République,

Je ne vous apprends rien. Dans une démocratie, la liberté d’expression est un principe fondateur.

L’article 11 de la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen de 1789 rappelle que « la libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme : tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi ».

Le musellement de la liberté d’expression dans une démocratie est un premier pas vers la dérive autoritaire. Depuis le coup d’État de 2023 perpétré par le général Brice Clotaire Oligui Nguema puis son élection à la présidence de la République le 12 avril 2025, la liberté d’expression est en régression chaque jour comme peau de chagrin dans notre pays par l’instauration d’un climat de peur et d’intimidation visant à faire taire toutes voix critiques. Les réseaux sociaux ont été suspendus. Des journalistes, des leaders syndicaux, des hommes politiques sont emprisonnés pour leurs prises de position. Le cas le plus emblématique est sans nul doute celui de M. Alain-Claude Bilie-By-Nze, ancien Premier ministre du président Ali Bongo Ondimba.

Le 15 avril dernier, M. Alain-Claude Bilie-By-Nze a été arrêté à son domicile par des hommes encagoulés. Il a été placé sous mandat de dépôt à la prison centrale de Libreville le même jour. Les faits qui lui sont reprochés sont le non-remboursement d’une somme de près de 7 625 euros qui lui aurait été remise lors de l’organisation de la Fête des cultures en 2008 dont il était le président du comité sous l’égide de l’ancien vice-Premier ministre M. Paul Mba Abessole. Dans cette affaire, la prescription s’applique depuis 2011.

Lors d’une interview accordée à France 24 en juin dernier, le président Brice Clotaire Oligui Nguema a maladroitement tenté de défendre l’indépendance de la justice de notre pays en déclarant : « Je n’ai rien à voir, c’est une affaire privée. Elle ne me concerne pas (…). Quand c’est chez vous [en France], on dit que c’est la séparation des pouvoirs entre l’exécutif et le judiciaire, mais quand ça arrive en Afrique, vous êtes toujours en train de nous jeter la pierre. » Nous, les justiciables gabonais, nous le constatons chaque jour : notre justice est une simple « autorité judiciaire » aux ordres, et non un « pouvoir ».

La détention de M. Alain-Claude Bilie-By-Nze depuis le 15 avril 2026 à la prison centrale de Libreville est une prise d’otage. L’ancien Premier ministre paie là le prix de sa critique de la suspension des réseaux sociaux, de l’adoption par ordonnance sans débat ni vote du Parlement de la réforme du Code de nationalité.

Lors de votre visite d’État à Libreville en novembre 2025, vous avez déclaré : « Sachez une chose, la France sera là, à sa juste place, c’est-à-dire celle d’un ami qui peut vous aider à réussir avec esprit de respect ».

Monsieur le Président de la République,

On juge les hommes aussi sur le choix de leurs amis.

Vous vous dites être un ami du Gabon. Nous vous serons reconnaissants d’être le fidèle interprète du peuple gabonais auprès du président Brice Clotaire Oligui Nguema pour lui conseiller de rétablir les réseaux, de libérer M. Alain-Claude Bilie-By-Nze et de mettre fin au climat de peur et d’intimidation envers toutes voix critiques de sa gouvernance.

Enfin, Monsieur le Président de la République,

Je ne saurai terminer ma correspondance sans partager avec vous la citation de l’ancien dictateur ougandais Idi Amin Dada : « Je vous garantis la liberté d’expression, mais je ne vous garantis pas la liberté après l’expression ».

Qui garantira ma liberté d’expression après vous avoir adressé publiquement cette correspondance ?

Janis Otsiémi

Écrivain

Né en 1976 à Franceville au Gabon, Janis Otsiémi est notamment connu en France pour ses polars dont plusieurs titres ont été publiés chez Pocket : ‘Le chasseur de lucioles’, ‘African Tabloïd’, ‘La bouche qui mange ne parle pas, Tu ne perds rien pour attendre’. Il vit et travaille à Libreville.

 
GR
 

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