Selon une enquête publiée par Forbidden Stories, plateforme de l’association de journalistes Freedom Voices Network soutenue par Reporters sans frontières, les services de renseignement marocains auraient placé sous surveillance plusieurs figures politiques gabonaises à l’aide du logiciel espion Pegasus, au plus fort de la crise de succession ouverte par l’AVC d’Ali Bongo en 2018. Parmi les cibles potentielles figuraient notamment Noureddin Bongo Valentin, Brice Laccruche Alihanga et plusieurs responsables de l’opposition. Rabat, allié historique de Libreville, aurait cherché à suivre les recompositions du pouvoir dans un contexte d’incertitude politique.

Au plus fort de la crise de succession ouverte par l’AVC d’Ali Bongo en 2018, les services de renseignement marocains auraient placé sous surveillance plusieurs figures politiques gabonaises à l’aide du logiciel espion Pegasus. © Mélody da Fonseca

 

Au plus fort de la crise politique consécutive à l’accident vasculaire cérébral d’Ali Bongo Ondimba survenu en octobre 2018 en Arabie Saoudite, les services de renseignement marocains auraient ciblé plusieurs personnalités gabonaises à l’aide du logiciel espion Pegasus. C’est ce que révèle une enquête de Forbidden Stories, menée par l’association de journalistes Freedom Voices Network. Selon ces révélations, les numéros de téléphone de responsables proches du pouvoir et de figures de l’opposition ont été ajoutés, en mars 2019, à une liste de cibles potentielles du célèbre logiciel développé par la société israélienne NSO Group.

Le 5 mars 2019, alors que les interrogations sur l’état de santé du président gabonais alimentaient les spéculations à Libreville, les téléphones de plusieurs acteurs clés de la succession présumée d’Ali Bongo auraient été sélectionnés pour une éventuelle surveillance. Parmi eux figurent Noureddin Bongo Valentin, fils aîné du chef de l’État, Brice Laccruche Alihanga, alors directeur de cabinet présidentiel, ainsi que plusieurs membres de leur entourage.

D’après Forbidden Stories, deux proches de ce qui était alors surnommé la « Young Team » apparaissaient également sur la liste, aux côtés de personnalités de l’opposition telles que Jean Ping et Dieudonné Minlama Mintogo. Faute d’analyses techniques des appareils concernés, l’enquête précise toutefois qu’il n’est pas possible de confirmer si les téléphones ont effectivement été infectés par Pegasus.

Une crise de succession sous haute tension

L’affaire intervient dans un contexte particulièrement sensible pour le Gabon. Victime d’un AVC le 24 octobre 2018, Ali Bongo avait été transféré à Rabat après une première prise en charge en Arabie saoudite. Son absence prolongée du pays et la tentative de coup d’État menée en janvier 2019 par le lieutenant Kelly Ondo Obiang avaient nourri les interrogations sur sa capacité à gouverner.

Plusieurs personnalités étaient alors citées parmi les successeurs potentiels : Pascaline Bongo Ondimba, sœur du président, Frédéric Bongo, patron des services de renseignement, ou encore Marie-Madeleine Mborantsuo, présidente de la Cour constitutionnelle. Mais, selon l’enquête, deux figures cristallisaient particulièrement les ambitions : Noureddin Bongo Valentin et Brice Laccruche Alihanga.

« C’était un moment de grande faiblesse », a confié à Forbidden Stories un spécialiste du Gabon ayant requis l’anonymat. « Il n’est pas vraiment surprenant que le Maroc ait surveillé la situation de près, cherchant à savoir qui faisait quoi, qui complotait et qui s’alliait avec qui. »

Rabat, allié historique et protecteur du régime

L’intérêt supposé des services marocains pour les affaires gabonaises s’inscrirait dans une relation ancienne entre les deux pays. « Le Maroc est en quelque sorte le patron du Gabon », affirme la même source, évoquant une relation de type « patron-client » entre Rabat et Libreville.

Interrogé par Forbidden Stories, Safir, présenté comme un ancien agent de la Direction générale de la surveillance du territoire (DGST) marocaine ayant quitté son pays, décrit une coopération sécuritaire étroite entre les deux États. « Il y a toujours des Marocains au Gabon », assure-t-il, évoquant des missions officiellement liées à la lutte antiterroriste et à la surveillance de réseaux étrangers sur le continent.

« Au Gabon, c’est nous qui les formons », ajoute-t-il, affirmant qu’« une vingtaine de personnes viennent tous les six mois, selon un système de rotation ».

Cette proximité politique et militaire remonte au règne du roi Hassan II et s’est poursuivie sous Mohammed VI. Le souverain marocain a multiplié les déplacements au Gabon, tandis que Libreville a régulièrement soutenu Rabat sur la question du Sahara occidental. Plusieurs responsables gabonais, dont l’actuel président, Brice Clotaire Oligui Nguema, ont par ailleurs été formés au Maroc.

Selon les informations recueillies par Forbidden Stories, le Service de liaison et d’assistance militaire (SILAM), chargé notamment de la surveillance au Gabon, n’aurait cependant pas été informé de l’éventuelle utilisation de Pegasus contre des responsables gabonais. Les enquêteurs indiquent également ignorer si Ali Bongo, alors en convalescence à Rabat, avait connaissance de ces opérations présumées.

« Le pays était en émoi. Pour le Maroc, il était absolument essentiel de savoir ce qu’ils préparaient », affirme une source sécuritaire proche du royaume marocain citée dans l’enquête.

Les réactions prudentes des personnalités visées

Plusieurs années après les faits, certaines des personnalités citées disent ne pas être surprises par ces révélations. Joint par Forbidden Stories, Jean Ping, dont le numéro figurait parmi les cibles potentielles en mars 2019, estime que « les écoutes téléphoniques sont courantes au Gabon ».

L’ancien candidat à la présidentielle de 2016 ajoute : « Si cela est avéré, je pourrais porter plainte. »

De son côté, Dieudonné Minlama Mintogo n’avait pas répondu aux sollicitations des journalistes au moment de la publication de l’enquête. Noureddin Bongo Valentin et Brice Laccruche Alihanga sont également restés silencieux, tout comme le royaume du Maroc, le gouvernement gabonais et un représentant d’Ali Bongo.

Forbidden Stories rapporte également que plusieurs personnes interrogées se disaient convaincues d’avoir été placées sur écoute pendant des années, certaines allant jusqu’à utiliser plusieurs téléphones afin de déjouer d’éventuelles surveillances. Elles se montraient toutefois sceptiques quant à l’utilisation de Pegasus, un outil réputé particulièrement coûteux.

 
GR
 

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