Entre 95 et 110 milliards de francs CFA d’intérêts à payer chaque année, pendant 10 ans ! Alors que le Projet de loi de finances rectificative 2026 est examiné depuis le 10 juin par la Commission des finances de l’Assemblée nationale, un économiste de l’Institut national des sciences de gestion (INSG), consulté par GabonReview, a passé le texte au crible. Sa découverte interpelle : l’article 97 du PLFR autorise un emprunt obligataire de 857,85 milliards de francs CFA, soit environ 1,5 milliard de dollars, confié à la banque française Société Générale, pour une durée de dix ans. Une opération d’une ampleur inédite, que ni le communiqué du Conseil des ministres du 22 mai, ni aucune déclaration publique du gouvernement n’ont mentionnée.

Le PLFR 2026, adopté en Conseil des ministres le 22 mai, autorise à son article 97 un emprunt obligataire de 857,85 milliards de francs CFA confié à Société Générale… sans aucune annonce publique. © GabonReview/ Illustration IA

 

Le PLFR 2026, c’est 105 articles, des centaines de tableaux de chiffres et un vocabulaire technique qui décourage le lecteur ordinaire. C’est précisément dans cette densité que certaines informations majeures peuvent passer inaperçues. Un interlocuteur sollicité par GabonReview, enseignant d’économe l’INSG, a épluché le texte ligne par ligne, et en a extrait une qui mérite que les Gabonais s’y arrêtent.

Le document soumis aux députés est un budget rectificatif : il corrige en cours d’année la loi de finances initiale votée fin décembre 2025. Le gouvernement le présente comme un acte de rigueur, une réponse à la chute des recettes pétrolières et à la nécessité de préparer un programme avec le Fonds monétaire international (FMI). Mais dans les tableaux annexes, une ligne raconte une autre histoire.

Un chiffre caché dans un tableau

Pour comprendre ce que cela signifie, il faut ouvrir le PLFR à sa page la moins lue : le tableau de financement de l’article 97. C’est là, dans une liste de créanciers et de montants, que figure discrètement la ligne suivante : «Société Générale, Eurobond 10 ans, 857 850 000 000 FCFA». Aucun titre de presse, aucun communiqué officiel ne l’a signalée depuis l’adoption du texte en Conseil des ministres.

Un eurobond est une obligation émise sur les marchés financiers internationaux. Concrètement, l’État gabonais emprunterait 1,5 milliard de dollars auprès d’investisseurs du monde entier, avec Société Générale comme banque arrangeuse, et s’engagerait à rembourser sur dix ans. Le dernier eurobond émis par le Gabon remonte à 2021, à un taux de 7 %. Les conditions ont depuis radicalement changé.

Un coût qui s’étale jusqu’en 2036

C’est là que l’économiste de l’INSG tire la sonnette d’alarme. Le Gabon est aujourd’hui noté CCC par l’agence Fitch, à deux crans seulement du défaut de paiement. À ce niveau, les marchés financiers exigent des taux très élevés. Pour se repérer, il suffit de regarder ce que paient des pays africains mieux notés que le Gabon : la République démocratique du Congo a emprunté à 9,5 % en avril 2026, le Cameroun à plus de 10 %, le Congo-Brazzaville à près de 10 %. Pour Libreville, dans ces conditions, le taux serait vraisemblablement compris entre 11 et 13 %.

Ce que cela représente concrètement : entre 95 et 110 milliards de francs CFA d’intérêts à payer chaque année, pendant dix ans. Soit un coût cumulé d’environ 1 000 milliards de francs CFA, pour 858 milliards empruntés. L’État rembourserait plus qu’il n’a emprunté, uniquement en intérêts. Et cette facture n’atterrira pas sur le budget 2026 : elle sera supportée par les exercices 2027 à 2036, par des gouvernements et des contribuables qui n’ont pas encore été consultés.

La question des parlementaires

Ce silence pose un problème direct aux députés réunis en commission. L’article 97 nomme chaque créancier du tableau de financement, jusqu’au don de 100 millions de francs CFA d’une agence française pour une étude de genre. Mais nulle part, dans l’exposé public du texte, cette opération à 1,5 milliard de dollars n’a été présentée ni expliquée.

Les parlementaires sont en train de voter un engagement financier majeur sans en avoir été formellement informés. C’est précisément le rôle de la Commission des finances que de poser les questions qui s’imposent : à quel taux ? Avec quelles garanties offertes en contrepartie ? Pour financer quoi, exactement ? À l’heure où le service de la dette absorbe déjà 61,4 % des recettes de l’État (le double du seuil d’alerte fixé par la Banque mondiale) la réponse engage l’avenir financier du Gabon pour une décennie entière.

 
GR
 

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