Surfacturations, marchés suspects, travaux mal exécutés : ce que la Taskforce a trouvé
Fournitures informatiques gonflées, marchés alimentaires douteux, chantiers livrés à moitié ou pas du tout. Depuis 2020, la Taskforce sur la dette publique a passé au crible des centaines de dossiers. Ce qu’elle y a trouvé dessine le portrait d’un État longtemps incapable de vérifier que son argent était bien dépensé.

Derrière la façade de verre de l’immeuble Premium à Libreville, des équipes passent au crible les marchés publics gabonais. Surfacturations, travaux fantômes, médicaments gonflés : la Taskforce sur la dette traque l’argent public qui s’est évaporé. © Image générée par IA / GabonReview
Quand on demande au coordinateur de la Taskforce quels secteurs ont concentré les irrégularités les plus massives, la réponse vient sans détour : les fournitures informatiques, l’alimentation, les travaux. Trois domaines en apparence très différents, mais qui partagent un point commun. Ce sont des postes de dépense où la vérification est difficile, où les prix de référence sont flous, et où l’écart entre ce qui est facturé et ce qui est livré peut atteindre des proportions considérables.
Ce que la Taskforce appelle «surfacturation» recouvre en réalité plusieurs réalités distinctes. Il y a la surévaluation pure et simple des prix unitaires : un ordinateur facturé deux fois son prix de marché, une tonne de riz inscrite au double du cours. Il y a les quantités gonflées : des fournitures commandées en excès et jamais livrées, ou livrées en partie. Et il y a les travaux fantômes : des chantiers pour lesquels l’État a décaissé, mais dont l’avancement réel sur le terrain ne correspond pas aux montants engagés.
Ce que les missions précédentes avaient déjà établi

Au sein de la Taskforce, chaque dossier mobilise plusieurs agents. Les conclusions de leurs prédécesseurs depuis 2020 ont posé les bases d’un travail qui se poursuit. © GabonReview
Le rapport d’étape livré le 15 novembre 2023, dont GabonReview a consulté une copie, dresse un inventaire accablant. Dans le secteur des infrastructures routières et urbaines, les exemples s’accumulent : sur le projet de réhabilitation des voiries de Libreville, la Taskforce a épinglé des prix au mètre carré anormalement élevés ayant occasionné un surcoût de 12 milliards FCFA.
Sur la route Ndjolé-Médouneu, les surfacturations atteignaient 2,8 milliards FCFA sur les seuls marchés de gros œuvre, soit près de 30% du montant initial du contrat. Sur le chantier du stade d’Oyem, le budget avait dérapé de 47%, passant de 45 à 66 milliards FCFA, pour cause de surévaluation manifeste des quantités et coûts unitaires.
Dans le secteur de l’éducation, le contrat de rénovation des lycées techniques a été passé sans aucune mise en concurrence. Pour le seul lycée technique de Gamba, le dépassement budgétaire final atteignait 3,5 milliards FCFA sans aucune nécessité technique démontrée. Pire : un lycée technique sur le littoral, dans le sud du pays, avait consommé cinq milliards de francs pour seulement 15% des travaux réalisés en dix ans. Le dossier a été transmis à la justice. Dans le secteur de la santé, le marché de fourniture de médicaments génériques au CHU de Libreville affichait des prix supérieurs de 200 à 300% à ceux pratiqués dans la sous-région.
Ces cas ne sont pas des anomalies isolées. Ils illustrent un système. Entre 2020 et 2023, la dette intérieure du Gabon a été multipliée par sept, passant de 400 milliards à 3 000 milliards de francs CFA, une explosion que la Taskforce attribue notamment à des collusions entre dirigeants d’entreprises et hauts fonctionnaires. Quant aux suites judiciaires des missions précédentes, elles restent insuffisantes : seuls 32% des dossiers instruits ont connu des poursuites effectives. Les 68% restants sont en cours d’instruction ou ont été classés sans suite.
Ces chiffres ne datent pas des travaux en cours. Mais ils éclairent le terrain sur lequel la Taskforce actuelle opère, et la nature des irrégularités qu’elle est mandatée pour traquer.
Le problème du temps

Sur les écrans de la Taskforce, des tableurs et documents administratifs qui reconstituent, pièce par pièce, ce que les chantiers et les livraisons auraient dû produire. Un travail d’archéologie financière. © GabonReview
L’un des défis majeurs que le coordinateur identifie est précisément celui du délai. Quand la Taskforce arrive sur un dossier plusieurs mois ou plusieurs années après les faits, certaines preuves ont disparu. Une route en latérite contrôlée deux saisons des pluies après sa livraison ne ressemble plus à ce qu’elle était. Des fournitures de bureau consommées, des stocks épuisés : il ne reste que les pièces administratives pour reconstituer ce qui s’est passé.
C’est pourquoi la Taskforce actuelle insiste sur le contrôle en cours d’exécution, en intervenant pendant la vie du projet, de la passation du marché jusqu’à la livraison du livrable, et non après coup. Une inflexion méthodologique majeure par rapport aux missions précédentes, qui intervenaient essentiellement en mode curatif.
L’obligation de réserve

Des affaires déjà transmises au Procureur de la République. La Taskforce sait ce qu’elle a trouvé. Elle ne peut pas tout dire. © GabonReview
Sur les cas les plus récents, le coordinateur est contraint par l’obligation de réserve. Certains dossiers sont entre les mains du Procureur de la République. D’autres font l’objet de procédures en cours. Les nommer publiquement compromettrait les enquêtes judiciaires. Cette retenue est elle-même un signal : des affaires sont en cours, des dossiers ont été transmis à la justice.
Ce que la Taskforce peut dire, c’est que les audits et vérifications sont toujours en cours sur la majorité des chantiers, la plupart n’ayant pas encore été livrés. Le bilan définitif n’est donc pas encore écrit. Mais ce que les missions successives ont déjà établi depuis 2020 suffit à mesurer l’ampleur du problème et du travail qui reste à accomplir.
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Dans notre prochain et dernier article de cette série, GabonReview examine ce que la Taskforce devient : une institution appelée à durer, dotée de nouvelles attributions sur les participations de l’État, et dont l’avenir dépend du seul Président de la République.















7 Commentaires
nice topic
Ailleurs on met en CONCURRENCE pour choisir l’offre la MIEUX DISANTE ; ailleurs on vérifie la conformité des prestations exécutées avec le cahier des charges, avant paiement ; ailleurs on ne paie que si le service a été fait ; ailleurs on articule la commande publique autour des principes de liberté, d’égalité et de TRANSPARENCE ; ailleurs la commande publique est source d’opportunités pour les entreprises et un outil au service du développement. Toutes ces collusions entre entreprises et agents publics font beaucoup de tort à notre pays. Et les premiers à en pâtir, ce sont les populations. 3 actions s’imposent alors : sensibilisation, enquête et SANCTION.
cordialement
Bonjour Monsieur Yann-Lévy Boussougou-Bouassa,
Un modèle, c’est une ou plusieurs variables expliquées et une ou plusieurs variables explicatives. Et des paramètres!!!
Il est parfois difficile (voire impossible) d’appliquer un modèle européen dans un pays africain. Un des paramètres rendant difficile (voire impossible) cette translation est la culture: culture de la transparence, culture du risque, culture de la corruption, culture de l’intérêt collectif, le niveau d’éducation, etc.
Nous avons un retard cognitif !
Cordialement.
Il ne s’agit pas, dans cet espace commentaire, de faire une analyse détaillée de plusieurs années de mauvaise gestion de la commande publique au Gabon (le lieu ne s’y prête pas). Mais sur la base des informations fournies dans cet article, il semble que ce schéma conventionnel et de bon sens que j’ai décrit ne soit pas appliqué, alors qu’il n’est pas tout à fait étranger à ce que prévoit nos textes, visiblement. Tenez, par exemple : l’article évoque bien des paiements qui ont été effectués sans qu’il y ait eu vérification du travail effectué, non ?
Vous vous souvenez, par ailleurs, que le gouvernement avait critiqué l’inflation des marchés passés dans le cadre de procédures de gré à gré en violation de la réglementation des marchés publics qui fait de l’appel d’offres le principe, non ?
Le gré à gré, dans ces conditions, peut-être la première étape vers l’opacité et la corruption. Le fait de ne pas contrôler les prestations avant paiement, peut être une suite logique.
Il semble qu’il y ait une législation plutôt bien ficelée (sans doute doit elle être réformée à certains endroits) et, comme vous le voyez, INSPIRÉE de la réglementation européenne en matière de commande publique. Cependant, des agents publics ne semblent pas jouer le jeu, ils prévariquent et entretiennent des rapports condamnables avec le monde de l’entreprise, pour le grand malheur des finances publiques et des populations. D’où les 3 actions que je préconise.
Ps : La commande publique au Gabon est, à n’en point douter, une sacrée écurie d’Augias.
Cordialement
C’est comme donner un mode d’emploi mais en supprimer des pages et des pages. Donc vous avez un modèle que vous ne pourrez jamais reproduire.
Des intellectuels, des directeurs, des ingénieurs avec maîtrises et doctorats, des polytechniciens…etc des titres ronflants et voici le résultat.
Bonjour Fine Bouche,
Très bonne analyse !
Moins ça marche, plus ça profite à une coalition d’influence et d’intérêts obscur.es.
La réussite de la Vème République passe par une révolution des schémas mentaux partagés: lutte contre la corruption, la prise d’intérêt illégale (moi je gagne quoi= terminé !), le système de rétro-commissions, le détournement de fonds publics, etc.
Et je tiens à préciser que ce n’est pas l’Exécutif actuel qui est responsable de cette situation : le.la gabonais.e ne veut pas changer !
Bien à vous!
Toujours la même chose.