Taskforce : gendarme des finances publiques ou machine à intimider ?
Elle est accusée d’intimider les entreprises, de bloquer les paiements, de protéger les puissants ou encore de servir d’instrument politique. En six ans d’existence, rares sont les institutions gabonaises à avoir autant cristallisé les critiques et les fantasmes. Mais que fait réellement la Taskforce ? Entre réputation sulfureuse, héritage controversé et missions souvent méconnues, GabonReview a plongé, examiné les idées reçues et exploré les coulisses d’un organe de contrôle des plus controversés du pays. Ouverture d’une série de décryptages consacrée à un acteur majeur, mais encore largement méconnu, du contrôle des finances publiques.

Libreville, avenue du Colonel Parant. Dans les étages de l’immeuble Premium, une commission rattachée à la Présidence de la République traque les dettes fictives, les marchés truqués et les surfacturations. Bienvenue au siège de la Taskforce sur la dette publique. ©GabonReview / Ismael Obiang Nze
Il suffit de prononcer son nom pour voir les réactions se crisper. Pour certains opérateurs économiques, la Taskforce évoque des convocations redoutées, des audits interminables et des paiements suspendus. D’autres y voient un instrument de pression, voire un outil de règlement de comptes politiques. À l’inverse, certains continuent de croire qu’elle détient les clés du Trésor et qu’il suffit d’obtenir son feu vert pour que l’État règle enfin ses dettes.
Aucune de ces représentations ne résume, à elle seule, la réalité. Toutes disent pourtant quelque chose de l’image que cette institution a construite depuis sa création en 2020. Car rares sont les administrations gabonaises dont la réputation aura été façonnée autant par les perceptions que par leurs missions réelles. Entre les dérives reprochées à la première Taskforce, les restructurations successives et les incompréhensions persistantes sur son rôle, une confusion durable s’est installée. Ce premier épisode est le point de départ d’une série qui explorera, au fil des publications, les multiples facettes d’une institution aussi discrète que controversée.
Une réputation forgée dans la controverse
La première Taskforce n’a pas laissé un souvenir consensuel. Ses méthodes ont été jugées, par certains acteurs économiques, particulièrement coercitives. Les convocations étaient parfois perçues comme intimidantes, les contrôles comme brutaux et la menace de transmission au Procureur de la République a contribué à installer un climat de méfiance. Plusieurs entreprises avaient même refusé de répondre à certaines convocations, estimant les procédures contestables. À ces critiques se sont ajoutés des soupçons de corruption et des accusations de dépassement de compétence qui finiront par conduire à sa dissolution. Cet épisode a profondément marqué les esprits et continue, aujourd’hui encore, de peser sur l’image de l’institution.
Au fil des années, d’autres griefs sont venus alimenter cette réputation. Certains chefs d’entreprise estiment que les audits successifs, les moratoires et les vérifications prolongées ont aggravé les difficultés de trésorerie d’entreprises déjà fragilisées par les retards de paiement de l’État. D’autres dénoncent une justice à deux vitesses. Alors que la Taskforce affirme avoir identifié des centaines de milliards de francs CFA de créances irrégulières ou fictives, peu de grandes figures du monde économique ou de hauts responsables administratifs ont, aux yeux de l’opinion, eu à répondre publiquement de ces dossiers. Cette perception nourrit l’idée, largement répandue, que les petits opérateurs seraient davantage exposés que les grands réseaux d’influence.
Ces critiques existent. Elles ont nourri le débat public pendant plusieurs années. Elles ne suffisent cependant pas à définir ce qu’est juridiquement la Taskforce ni les compétences que les textes lui confèrent réellement.
Ce que la Taskforce fait… et ce qu’elle ne fait pas
Contrairement à une idée très répandue, la Taskforce ne décide pas des paiements de l’État. Elle ne signe aucun ordre de virement, ne fixe aucune priorité entre les créanciers et ne dispose d’aucun pouvoir pour accélérer ou retarder le règlement d’une facture. Ces prérogatives relèvent du Trésor public, de la Direction générale de la Dette et du ministère chargé de l’Économie.
La Taskforce intervient en amont. Sa mission consiste à vérifier que les fonds publics ont été engagés dans le respect des règles et que les prestations facturées correspondent effectivement à des travaux, des fournitures ou des services réellement exécutés. En d’autres termes, elle ne paie pas les créanciers de l’État. Elle contrôle la régularité des créances avant que les administrations financières ne poursuivent leur propre travail.
La distinction est essentielle. Elle explique pourquoi saisir la Taskforce dans l’espoir d’obtenir un paiement plus rapide relève d’un malentendu. Son intervention ne vise pas à accélérer le règlement d’une facture, mais à sécuriser l’utilisation de l’argent public.
Dans les coulisses d’une enquête
Chaque dossier suit une méthodologie rigoureuse. Les enquêteurs commencent par examiner la régularité administrative des pièces produites : marchés publics, bons de commande, ordres de service, procès-verbaux de réception ou pièces comptables. Ils confrontent ensuite ces documents à la réalité du terrain afin de s’assurer que les prestations existent réellement. Enfin, ils vérifient si les montants engagés correspondent à l’état réel d’exécution des travaux.
L’exercice peut parfois s’avérer complexe. Une route en latérite inspectée plusieurs années après sa réception ne présente plus nécessairement l’aspect qu’elle avait lors de sa livraison, particulièrement dans un pays soumis à une forte pluviométrie comme le Gabon. Les enquêteurs doivent alors croiser les procès-verbaux de réception, les archives photographiques, les données techniques et les éléments comptables afin de reconstituer, avec le plus haut degré de fiabilité possible, la réalité des prestations exécutées.
Lorsque ces vérifications ne révèlent aucune anomalie, le dossier poursuit son circuit administratif. En revanche, si des irrégularités sont suffisamment caractérisées, la Taskforce n’a pas vocation à sanctionner elle-même leurs auteurs. Elle transmet les éléments recueillis au Procureur de la République, seul compétent pour apprécier l’opportunité de poursuites judiciaires.
Une porte ouverte aux signalements
Le Président de la République peut saisir la Taskforce à tout moment. Les membres du gouvernement et les responsables des administrations publiques disposent également de cette faculté. Les citoyens et les opérateurs économiques peuvent eux aussi l’alerter, à condition d’apporter des éléments suffisamment sérieux pour justifier une intervention.
Dans cette dernière hypothèse, la procédure prévoit que l’administration concernée soit préalablement informée avant toute investigation. Cette précaution vise à éviter que l’institution ne devienne l’instrument de dénonciations malveillantes, de règlements de comptes personnels ou de signalements dépourvus de fondement.
Une institution qui cherche à tourner la page
Créée en juin 2020 sous la présidence d’Ali Bongo Ondimba, maintenue après les événements du 30 août 2023, puis profondément restructurée en novembre 2024 sous la présidence de Brice Clotaire Oligui Nguema, la Taskforce figure parmi les rares structures administratives à avoir traversé sans interruption trois séquences politiques majeures. Depuis décembre 2024, elle exerce ses missions dans un cadre fixé par décret présidentiel, une évolution qui a renforcé son assise juridique et précisé son périmètre d’intervention.
Reste que les textes ne suffisent pas toujours à effacer les souvenirs. Une institution peut changer d’organisation, de responsables ou de méthodes sans que l’opinion abandonne immédiatement les images qui lui sont associées. La réputation de la Taskforce s’est construite au fil des controverses autant qu’au gré de ses contrôles. C’est pourquoi la confusion demeure, six ans après sa création.
Au fond, la véritable question n’est peut-être plus de savoir si la Taskforce fait peur ou si elle rassure. Elle est de déterminer si cette institution parviendra, avec le temps, à être jugée non plus à l’aune de son passé ou des fantasmes qu’elle suscite, mais à celle de ses résultats et du respect des règles qui encadrent désormais son action.















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