Transformation écologique et sociale : quand le calendrier ne dit plus l’heure
À Libreville, des agricultrices constatent que les saisons «ne tiennent plus parole» : le calendrier agricole hérité des anciens ne dit plus quand planter le manioc, la banane ou l’oseille. Partant d’un reportage de Gabon 24 et d’une réflexion du biologiste Olivier Hamant, Adrien NKoghe-Mba* met des visages sur un basculement historique : ce n’est plus l’homme qui pèse sur l’environnement, c’est l’environnement qui dicte désormais ses conditions à nos activités. Et si la «transformation écologique et sociale des territoires», loin d’être un jargon de conférence internationale, était une question de survie ordinaire ?

«Ce n’est plus l’agricultrice qui impose son calendrier à la saison ; c’est la saison, déréglée, qui impose le sien à l’agricultrice.» © GabonReview
La semaine dernière, un soir ordinaire de grande saison sèche à Libreville. Le ciel gris et bas des mois sans pluie, le journal télévisé en fond sonore, et moi, à moitié attentif, un pagne sur les épaules – car il fait frais cette année, plus frais que d’habitude, vous l’avez remarqué comme moi. Puis un reportage de Gabon 24 a retenu mon regard. Le sujet : les changements climatiques modifient progressivement le calendrier agricole dans le pays.
À l’écran, des femmes. Des agricultrices installées autour de Libreville, debout au milieu de leurs exploitations de manioc, de banane, d’oseille. Elles racontaient ce que leurs gestes savent depuis toujours et que leurs yeux ne reconnaissent plus. Les saisons qui ne tiennent plus parole. Les boutures de manioc qu’on ne sait plus quand mettre en terre. L’oseille qui souffre. Ce calendrier hérité des anciennes – telle période
J’ai posé la télécommande. J’ai resserré mon pagne. Quelque chose, dans le regard de ces femmes, me troublait sans que je sache encore quoi.
L’écho
C’est quelques jours plus tard que j’ai compris, en écoutant une interview d’Olivier Hamant, un biologiste français qui étudie les plantes et qui, à force de les observer, a fini par nous observer, nous. Il expliquait, en substance, que pendant des décennies, la grande question était l’impact de nos activités sur l’environnement. Mais que désormais, la question s’est inversée : c’est l’impact de l’environnement sur nos activités qui nous rattrape.
Et là, tout s’est éclairé. Ce que le biologiste énonçait en concept, ces agricultrices le vivaient en pratique, à quelques kilomètres de nos bureaux. Son inversion, je l’avais vue à l’écran sans savoir la nommer.
Car voyez la bascule. Hier encore, nous étions les acteurs et la nature était le décor. Nous coupions, nous brûlions, nous plantions, et la seule question – quand on daignait se la poser – était : quel mal faisons-nous à la forêt, à la terre, au fleuve ? La nature encaissait, en silence, et nous continuions nos affaires.
Ce temps-là est fini. Aujourd’hui, c’est le décor qui entre en scène et qui distribue les rôles. Ce n’est plus l’agricultrice qui impose son calendrier à la saison ; c’est la saison, déréglée, qui impose le sien à l’agricultrice. Ce n’est plus nous qui pesons sur l’environnement – enfin si, toujours – mais c’est lui, désormais, qui pèse sur nos activités. Sur ces exploitations aux portes de Libreville, donc sur les étals de nos marchés, donc sur nos assiettes. Le jour où le manioc et la banane se font rares, ce n’est pas une affaire d’agricultrices : c’est le prix du panier de toute la capitale qui s’en ressent.
Alors, transformer
C’est là que ce mot, que je trouvais si froid, si technocratique – la « transformation écologique et sociale des territoires » – a pris pour moi un visage. Celui de ces femmes du reportage. Puisque l’environnement dicte désormais ses conditions, un territoire qui ne change pas devient un territoire qui subit. Transformer, ce n’est pas un luxe de conférence internationale. C’est une question de survie ordinaire.
Mais transformer quoi, au juste ? Notre manière d’habiter un lieu. Passer d’une logique où l’on prélève sans compter à une logique où l’on gère, où l’on renouvelle, où l’on s’adapte. La différence entre vider son grenier et cultiver son champ.
Et surtout – c’est là que le mot « sociale » prend tout son sens – faire en sorte que ce changement améliore la vie des gens au lieu de la compliquer. Une transformation réussie, ce sont ces agricultrices accompagnées pour ajuster leurs cultures au nouveau climat – variétés plus résistantes, techniques d’irrigation, conseil agricole, accès à la terre sécurisé – et non abandonnées face à un calendrier devenu fou. C’est le village qui gère sa forêt communautaire et finance sa pompe à eau avec les revenus du bois. C’est la coopérative de femmes qui transforme et conserve sa production au lieu de la brader ou de la perdre. C’est le jeune qui trouve, au pays, un métier et une raison de rester.
Ces femmes nourrissent Libreville. Les aider à traverser le dérèglement, ce n’est pas de la charité : c’est de la prévoyance collective.
Notre chance, notre urgence
Nous, Gabonais, avons entre les mains un trésor que le monde nous envie : une forêt qui couvre presque tout notre pays, treize parcs nationaux, des lagunes, des mangroves. Longtemps, j’ai cru que ce trésor était notre assurance. Ce reportage, puis cette interview, m’ont fait comprendre qu’il était plutôt notre longueur d’avance – à condition de nous en servir maintenant, pendant que nous avons encore le choix des termes.
Car voilà l’urgence : ceux qui se transforment aujourd’hui négocient avec le monde nouveau ; ceux qui attendent le subiront. Et entre négocier et subir, il n’y a pas photo.
Ce soir, en écrivant ces lignes, j’ai encore mon pagne sur les épaules. Cette fraîcheur inhabituelle qui enveloppe Libreville, je ne la sens plus de la même manière. Hier, j’aurais dit : « il fait bon ». Aujourd’hui, je me surprends à me demander ce qu’elle raconte. Le monde a tourné, et il nous parle – par le froid de nos soirées comme par le calendrier de nos champs. Ces agricultrices l’ont entendu avant tout le monde, penchées sur leur manioc, leur banane et leur oseille. Toute la question – la seule, peut-être – est de savoir si nous répondrons à temps.
À la semaine prochaine.
*Président de l’Institut Léon MBA















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