Des enfants qui connaissent le Maroc, le Rwanda ou les États-Unis, mais n’ont jamais foulé le sol de la province dont leur famille est issue : de ce constat intime naît une interrogation qui dépasse largement le cercle familial. Que transmettons-nous à la jeunesse gabonaise au-delà de l’ambition et du culte de la réussite ? Un attachement au territoire ? Une mémoire collective ? Dans cette tribune introspective, Ike Ngouoni Aila Oyouomi, président du cabinet de conseil stratégique AILA, interroge le «contenu local» de la formation des futures élites du pays et alerte sur un phénomène plus insidieux que la fuite des cerveaux : l’éloignement des imaginaires.

«Peut-être devrions-nous nous inquiéter le jour où Franceville devient, pour nos enfants, une destination à découvrir plutôt qu’une histoire à poursuivre» (…) «Une nation ne transforme durablement que ce qu’elle connaît intimement.» © GabonReview / Illustration générée par IA

 

Fondateur cabinet de conseil stratégique AÏLA, Ike Ngouoni Aïla Oyouomi* est un ancien haut responsable gabonais. Il a servi comme porte-parole adjoint de la présidence de la République du Gabon entre 2017 et 2019. © D.R.

Je parle régulièrement à mes enfants du Haut-Ogooué. Du territoire dont ma famille est originaire. De Franceville. De ce que cette région représente pour notre histoire, notre identité, ce que nous sommes.

Dans leurs questions, j’ai retrouvé la même curiosité que lorsqu’ils découvrent un pays qu’ils ne connaissent pas encore.

Ils ont été au Maroc, en France, au Rwanda, aux États-Unis. Les plus grands sont aujourd’hui dans des universités internationales en Europe. Aucun n’a jamais mis les pieds dans la province dont leur famille est issue.

Ce constat m’a arrêté. Parce qu’il ne dit pas quelque chose sur mes enfants. Il dit quelque chose sur moi.

Cette réflexion me met mal à l’aise parce qu’elle me renvoie d’abord à mes propres choix. J’ai voulu leur offrir toutes les opportunités. Je me suis interrogé sur les meilleures écoles, les meilleures formations, les meilleures perspectives. Je me suis beaucoup moins interrogé sur ce que je devais leur transmettre du pays lui-même.

Je suis père de plusieurs enfants. Certains ont commencé dans des écoles internationales. Ils sont aujourd’hui tous dans des établissements privés sous programme français. J’ai grandi moi-même entre la France et le Gabon, entre le public et le privé, entre plusieurs systèmes. J’ai fait ces choix comme la plupart des parents de ma génération, en cherchant à leur donner les meilleures chances possibles.

Mais les meilleures chances pour quoi, exactement ? Pour quel avenir ? Et surtout, pour quel pays ?

Je ne parle pas ici du seul choix entre une école internationale et une école publique de quartier. Ce dilemme n’existe que pour une minorité. Ce serait réduire la question que d’en faire un débat de classe.

Je parle de quelque chose de plus fondamental, qui traverse toutes les familles gabonaises, quelle que soit leur situation : qu’est-ce que nous transmettons à nos enfants en dehors de la recherche de la réussite ?

Nous savons transmettre l’ambition. Le goût des diplômes. Le sens de l’effort. L’idée que réussir, c’est trouver sa place dans le monde. Mais transmettons-nous un attachement à un territoire ? Une mémoire collective ? Le sentiment d’appartenir à quelque chose qui dépasse la famille, le clan, la réussite individuelle ?

Je ne suis pas certain que nous le faisions. Et je ne suis pas certain que nos institutions le fassent à notre place.

En réalité, nous avons largement abandonné cette question.

Nous débattons de programmes scolaires, de diplômes, d’employabilité et d’ouverture internationale. Mais nous avons cessé de nous demander ce qu’un jeune Gabonais devrait absolument connaître du Gabon avant de prétendre le diriger. Son histoire intellectuelle. Ses figures nationales. Ses territoires. Les tensions qui le traversent. Les récits qui lui donnent un sens.

Beaucoup de nos enfants savent situer Dubaï sur une carte mais peineraient à décrire les réalités économiques de l’Ogooué-Ivindo ou de la Nyanga. Ils parlent de souveraineté africaine comme d’un concept mais n’ont jamais vu une forêt de l’intérieur du pays qu’ils sont censés un jour diriger ou habiter.

Ce n’est pas leur faute. C’est une absence de projet. Une question que nous avons cessé de poser.

Cette réflexion m’a troublé davantage lorsque j’ai réalisé qu’elle touchait exactement aux mêmes questions que celles que j’aborde chaque jour dans mon travail de conseil stratégique.

Nous débattons beaucoup de contenu local dans nos mines, nos hydrocarbures, nos infrastructures. Nous voulons que le Gabon maîtrise ses ressources, contrôle ses chaînes de valeur, négocie depuis une position de force. Ces chantiers sont légitimes et urgents.

Mais nous parlons très peu du contenu local dans la formation de nos futures élites.

Les infrastructures peuvent être construites. Les technologies peuvent être importées. Les capitaux peuvent être mobilisés. Les femmes et les hommes qui devront penser le Gabon, le transformer, le négocier et le défendre, eux, doivent être formés quelque part. Et ce quelque part n’est pas neutre. Il dit ce à quoi ils appartiennent, ce qu’ils comprennent instinctivement, ce vers quoi ils reviennent quand tout le reste disparaît.

Une nation ne transforme durablement que ce qu’elle connaît intimement.

Nous parlons souvent de fuite des cerveaux. C’est une réalité documentée, mesurable, politique.

Mais je me demande parfois si nous ne faisons pas face à un phénomène plus discret. Plus difficile à mesurer. Et peut-être plus dangereux sur le long terme.

L’éloignement des imaginaires.

Le jour où nos enfants cesseront de se représenter le Gabon comme leur horizon naturel, nous n’aurons pas seulement perdu des cerveaux. Nous aurons perdu quelque chose de plus difficile à reconstruire : l’évidence qu’ils en sont.

Peut-être devrions-nous nous inquiéter le jour où Franceville devient, pour nos enfants, une destination à découvrir plutôt qu’une histoire à poursuivre.

Ike NGOUONI AILA OYOUOMI

Président, AILA — Cabinet de conseil stratégique

 
GR
 

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