[Tribune] De l’Indépendance à la République : Luc Marc Ivanga au cœur de la fabrique institutionnelle du Gabon
Le drapeau que l’on hisse, l’hymne que l’on chante, la souveraineté que l’on célèbre : autant d’évidences nationales dont on oublie souvent qu’elles furent, en 1960, le fruit de débats, d’arbitrages et d’actes institutionnels précis. Revenant sur le travail d’Imunga Ivanga consacré à son père Luc Marc Ivanga, Christian Walter Ngouah-Beaud* invite, dans cette tribune, à déplacer le regard : au-delà de ceux qui ont conduit le Gabon à l’indépendance, qui donc furent ceux ayant contribué à donner au pays indépendant ses institutions, ses symboles et, finalement, sa forme républicaine ?

Luc Marc Ivanga en 1955 (à droite), cinq ans avant l’Indépendance, et (à gauche) recevant des administrateurs coloniaux. De l’administration coloniale à la fabrique institutionnelle de la République : le parcours d’un acteur que la mémoire nationale a longtemps laissé dans l’ombre. © Gregorytankesblog / Archives familiales

Entré dans le journalisme en 1977, Christian Walter Ngouah-Beaud* appartient à la génération pionnière de la presse écrite gabonaise. Fort d’une longue expérience et d’une expertise reconnue des médias, il jouit aujourd’hui du recul, de la profondeur d’analyse et de l’autorité que lui confère son parcours. Il s’est également illustré comme acteur, notamment dans ‘La Cour du Roi’ et la série ‘Mami Wata : le mystère d’Iveza’. © D.R.
Il est des hommes que l’Histoire oublie précisément parce que les œuvres auxquelles ils ont contribué sont devenues si familières qu’elles semblent avoir toujours existé. Le drapeau que l’on hisse, l’hymne que l’on chante, les textes qui fondent la souveraineté : autant de réalités qui nous paraissent aujourd’hui aller de soi, mais qui furent, en 1960, l’aboutissement de décisions, de débats, d’arbitrages et d’actes institutionnels précis.
C’est tout le mérite du travail d’Imunga Ivanga consacré à son père, Luc Marc Ivanga, que de nous obliger à regarder cet envers de l’Histoire.
À travers le Journal des débats de la première session extraordinaire de l’Assemblée nationale de juillet-août 1960, son article fait apparaître un acteur que le récit dominant de l’indépendance avait laissé dans une relative pénombre : le premier vice-président de la première législature, appelé à présider successivement trois commissions portant sur les accords d’indépendance, l’emblème de la République et l’hymne national.
Trois commissions, trois dimensions d’une même fondation
Pris isolément, ces trois dossiers pourraient sembler appartenir à des registres différents.
Les accords relèvent du droit.
Le drapeau relève du symbole.
L’hymne relève de la musique et de l’identité collective.
Mais replacés dans la séquence historique de juillet 1960, ils dessinent une architecture remarquablement cohérente.
Les accords donnent à l’indépendance son fondement juridique.
Le drapeau donne à la souveraineté sa représentation visuelle.
L’hymne donne à la Nation sa voix.
Autrement dit: l’État se constitue juridiquement, se distingue symboliquement et s’incarne collectivement. C’est cette cohérence qui permet de comprendre autrement la place de Luc Marc Ivanga. Il ne s’agit plus seulement de savoir s’il fut « un artisan méconnu de l’indépendance ». La question devient plus exigeante: Quelle fut la place des hommes qui transformèrent l’indépendance politique en réalité institutionnelle, juridique et symbolique?
Et parmi eux, Luc Marc Ivanga occupe une position singulière.
De la périphérie mémorielle au cœur de la République
La mémoire nationale a ses hiérarchies. Elle retient les chefs, les présidents, les grandes figures de l’opposition, les négociateurs et les héros dont les noms ont été associés aux grands moments de l’histoire. C’est naturel.
Mais cette sélection finit parfois par produire une illusion: celle selon laquelle les nations seraient faites exclusivement par quelques personnalités dont les décisions auraient suffi à produire leur réalité historique. Or une République ne naît jamais d’un seul geste. Elle se construit par une succession d’actes. Elle a besoin de textes, de votes, d’institutions, de commissions, de procédures, de signes et de symboles. Elle a besoin d’hommes qui, à un moment donné, occupent les places où ces décisions deviennent possibles.
Luc Marc Ivanga fut précisément placé à l’un de ces endroits décisifs.
Premier vice-président de l’Assemblée nationale, il présida successivement les instances chargées de trois dossiers qui touchaient à la substance même du nouvel État : les accords de souveraineté, le drapeau et l’hymne national.
Il ne faut évidemment pas confondre présider une commission avec être l’auteur individuel de toutes les décisions qu’elle prend. Ce serait une extrapolation que les archives ne permettent pas, à elles seules, d’établir. Mais il serait tout aussi réducteur de considérer cette triple présidence comme une simple circonstance administrative.
La fonction, le moment et la nature des dossiers se conjuguent pour donner à cette présence une portée institutionnelle exceptionnelle.
C’est pourquoi il me paraît légitime de déplacer Luc Marc Ivanga de la périphérie mémorielle vers le cœur de la fabrique institutionnelle de la République. Non pour lui attribuer ce qui revient à d’autres. Mais pour lui restituer ce qui lui revient.
L’indépendance n’était que le commencement
Il y a, dans cette histoire, une leçon qui dépasse largement la mémoire d’un homme.
Nous avons souvent tendance à raconter l’indépendance comme un aboutissement.
Elle fut aussi un commencement. Le jour où la souveraineté est acquise, une autre tâche commence: faire exister l’État souverain.
Il faut déterminer ce qui relève désormais de lui.
Il faut donner à son pouvoir une base juridique.
Il faut distinguer ses institutions de celles de l’ordre antérieur.
Il faut produire les signes qui permettent aux citoyens de reconnaître leur communauté politique.
Il faut transformer une aspiration nationale en une réalité institutionnelle.
C’est pourquoi la véritable question n’est peut-être pas seulement: « Qui a fait l’indépendance du Gabon? ». Elle est aussi: « Qui a fait le Gabon indépendant? »
La première question renvoie aux acteurs politiques de l’accession à la souveraineté.
La seconde nous conduit vers ceux qui ont donné à cette souveraineté sa forme concrète.
Et c’est précisément sur cette seconde question que le travail d’Imunga Ivanga ouvre une brèche salutaire.
Ce que la mémoire républicaine doit désormais regarder
Le mérite de ce travail est finalement de nous rappeler qu’il existe une différence entre proclamer une République et la constituer. La République gabonaise ne se résume pas au moment où l’indépendance est acquise. Elle devient progressivement elle-même lorsque sa souveraineté reçoit son droit, lorsque son État reçoit ses signes, lorsque sa communauté politique reçoit ses symboles. Dans cette perspective, Luc Marc Ivanga n’est pas seulement un homme que la mémoire familiale souhaite voir réhabilité.
Il devient un témoin et un acteur de ce moment précis où une indépendance encore récente commence à prendre la forme durable d’une République.
C’est pourquoi le texte d’Imunga Ivanga mérite d’être lu au-delà de son objet filial. Il nous invite à regarder autrement la naissance de notre État. À comprendre que derrière les symboles que nous considérons aujourd’hui comme éternels, il y eut des débats.
Derrière les institutions, il y eut des choix.
Derrière la souveraineté, il y eut des actes juridiques.
Et derrière le drapeau et l’hymne que nous recevons aujourd’hui comme des évidences nationales, il y eut des parlementaires chargés de les faire entrer dans l’existence républicaine. Parmi eux se trouvait Luc Marc Ivanga.
Il ne s’agit donc pas de réécrire l’Histoire. Il s’agit de la rendre plus complète. Car une République qui ne sait plus nommer ceux qui ont contribué à la constituer finit par ne plus savoir très précisément comment elle s’est elle-même constituée. Et peut-être est-ce là, au fond, la véritable portée du travail d’Imunga Ivanga: nous rappeler que la mémoire des bâtisseurs de la République n’est pas une mémoire secondaire. Elle appartient au patrimoine constitutif de la Nation■
Christian Walter NGOUAH-BEAUD















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