De l’Indépendance célébrée à Libreville à la Libération désormais déployée dans les provinces, le Gabon semble esquisser une nouvelle manière de raconter son histoire nationale. Dans cette tribune, le Dr Emmanuel Thierry Koumba* décrypte la portée symbolique de la célébration du 30 août à Makokou, du déplacement présidentiel par la route aux infrastructures inaugurées, et interroge ce que cette nouvelle commémoration pourrait révéler de la transformation du rapport entre l’État, les territoires et la Nation.

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Dr Emmanuel Thierry Koumba. © D.R.

Quand une nation change ses symboles, elle change aussi son regard sur elle-même

Il faut parfois regarder au-delà des cérémonies pour comprendre les transformations profondes d’une nation. Les dates officielles, les lieux de célébration, les déplacements du chef de l’État, les infrastructures inaugurées et même la manière de parler aux populations constituent autant de signes qui permettent de lire les mutations d’une société.

Au Gabon, deux dates semblent aujourd’hui dessiner deux récits nationaux différents : le 17 août, fête de l’Indépendance, célébrée à Libreville, et le 30 août, fête de la Libération désormais appelée à parcourir les provinces. Après Libreville en 2024 et Tchibanga en 2025, Makokou a accueilli en 2026 la troisième édition de cette nouvelle commémoration nationale. 

Cette évolution mérite d’être interrogée, non pour opposer l’indépendance à la libération, mais pour comprendre ce qu’elle révèle d’une nouvelle manière de penser le Gabon.

Le sociologue Maurice Halbwachs, dans la « Mémoire collective », nous enseigne que la mémoire d’une société n’est jamais immobile : elle se reconstruit en fonction du présent. Et l’historien Pierre Nora, avec la notion de « lieux de mémoire », montre combien les cérémonies, les territoires et les symboles participent à la fabrication du récit national.

Le changement du lieu de célébration devient alors lui-même un message.

Du défilé à Libreville à la rencontre avec le Gabon profond 

Le 17 août 2026 a confirmé la centralité de Libreville dans la célébration de l’indépendance, avec une grande parade militaire sur le Boulevard du bord de mer.

Le 30 août, en revanche, a pris une tout autre dimension à Makokou.

Le choix de cette ville n’est pas insignifiant. Capitale de la province de l’Ogooué-Ivindo, Makokou appartient à ce que l’on appelle communément le « Gabon profond » : celui des longues distances, des difficultés de mobilité,   de l’éloignement des grands centres administratifs et économiques, mais aussi, celui d’une population qui demande depuis longtemps à être davantage considérée par l’État.

Et voici qu’un geste présidentiel donne à cette célébration une signification particulière : Brice Clotaire Oligui Nguema choisit de rejoindre Makokou par la route. Parti de Ngouoni, dans la province du Haut-Ogooué, le chef de l’État a effectué plusieurs heures de trajet terrestre avant d’atteindre l’Ogooué-Ivindo, traversant des localités et entrant directement en contact avec des populations installées le long de cet itinéraire.

La portée symbolique est considérable.

Prendre l’avion permet d’aller rapidement d’une capitale à une autre. Prendre la route oblige à voir le pays : les routes dégradées, les ponts, les villages, les commerces, les écoles, les populations, les distances et les réalités quotidiennes deviennent soudain visibles.

Le sociologue Pierre Bourdieu nous rappelle que le pouvoir disposer d’un capital symbolique : il se donne à voir à travers des gestes qui produisent du sens. Dans cette perspective, le déplacement terrestre du chef de l’État est davantage qu’un moyen de transport. Il constitue un acte de communication politique.

Makokou : quand la libération devient concrète 

Mais le symbole ne s’est pas arrêté au déplacement présidentiel.

À Makokou, la fête de la Libération s’est accompagnée d’un ensemble important d’ inaugurations et de réalisations : infrastructures administratives, équipements sociaux, logements, établissements scolaires, marchés, équipements sanitaires et autres ouvrages destinés à renforcer la présence de l’État dans la province.

L’implantation de la Banque pour le commerce et l’entrepreneuriat du Gabon (BCEG) à Makokou est également significative : l’Ogooué-Ivindo accueille ainsi sa première agence de cette banque, avec l’objectif affiché de répondre aux besoins des entrepreneurs locaux.

Dès lors, une question s’impose : que signifie aujourd’hui le mot « Libération » ?

Si la Libération ne devait être qu’une parade militaire supplémentaire, elle resterait enfermée dans les codes traditionnels des cérémonies politiques. Mais si elle signifie la libération de la route impraticable, la libération du manque de logements, la libération de l’isolement bancaire, la libération de l’éloignement sanitaire et scolaire, alors elle prend une dimension nouvelle.

C’est ici que la formule de l’historien Burkinabè Joseph Ki-Zerbo « On ne développe pas, on se développe » prend tout son sens. Une véritable libération ne peut être seulement qu’institutionnelle. Elle doit devenir économique, sociale, territoriale et humaine.

Une nouvelle grammaire du pouvoir ?

Ce qui s’est dessiné à Makokou pourrait donc être qualifié de nouvelle grammaire politique.

Le pouvoir ne se contente plus de parler depuis Libreville aux provinces ; il cherche à se montrer dans les provinces. Il ne se contente plus d’organiser une cérémonie ; il l’accompagne d’ouvrages visibles. Il ne célèbre plus uniquement avec les symboles militaires ; il investit aussi les domaines de la route, du logement, de l’éducation, de la santé, du commerce et de l’administration.

Cette évolution rejoint la réflexion de Benedict Anderson sur la nation comme « Communauté imaginée« . Une nation existe aussi parce que ses citoyens se représentent comme appartenant à un même espace et partageant un destin commun. Or, lorsque l’État se rend physiquement dans les territoires éloignés, il contribue à rendre cette communauté moins abstraite. 

La route présidentielle devient alors une métaphore :  relier le pays pour mieux relier les citoyens à la Nation.

Cette approche est également éclairée par Manuel Castells, qui montre combien les sociétés contemporaines construisent leurs identités autour de nouveaux récits et de nouvelles pratiques de communication. À l’heure des réseaux sociaux, la jeunesse gabonaise observe, comparé, fille et commente. Elle ne se contente plus de recevoir le récit officiel : elle le confronte à son expérience.

Décoloniser les symboles sans effacer l’histoire 

Cette évolution doit néanmoins être accompagnée d’une réflexion sur le sens même de nos cérémonies nationales.

Frantz Fanon nous a appris que la décolonisation ne saurait se limiter au changement du drapeau ou des institutions. Elle implique également une transformation des imaginaires. Achille Mbembe invite, lui aussi, les sociétés africaines à produire leurs propres récits et à penser leur avenir à partir de leurs expériences historiques.

Cela ne signifie nullement qu’il faudrait effacer le 17-Août. L’indépendance de 1960 appartient au patrimoine historique du Gabon. Elle demeure l’acte fondateur de  sa souveraineté internationale.

Mais une nation vivante peut enrichir son récit.

Le 17-Août pourrait continuer à incarner sa souveraineté internationale. Le 30 août pourrait progressivement incarner la refondation et la proximité républicaine. L’un rappellerait d’où nous venons ; l’autre pourrait symboliser ce que nous voulons devenir.

C’est peut-être là que se trouve la véritable innovation.

Makokou, plus qu’une fête : un possible point de départ mémoriel

Le séjour présidentiel de plusieurs jours dans l’Ogooué-Ivindo donne à cette édition une dimension particulière. Du 27 au 31 août, la province est devenue,  pendant quelques jours, un véritable centre de gravité de la République.

Et c’est peut-être cela qu’il faut retenir de Makokou.

La mémoire nationale ne se construit pas seulement avec des discours et des défilés. Elle se construit aussi avec des routes, des écoles, des logements, des hôpitaux, des banques, des marchés et des services publics.

Paul Ricœur dans La  Mémoire, l’histoire, l’oubli, nous rappelle que le rapport au passé doit permettre de construire une histoire assumée, sans tomber ni dans l’amnésie ni dans l’instrumentalisation. Jean Assmann, à travers sa théorie de la mémoire culturelle, montre de son côté que les sociétés transmettent leur identité par des récits, des rites  et des lieux auxquels elles donnent une signification durable.

Makokou pourrait donc devenir davantage qu’un lieu de célébration.

Il pourrait devenir le point de départ d’une nouvelle conscience mémorielle gabonaise : celle d’une République qui ne se contente plus de célébrer son histoire, mais qui cherche à la prolonger par des actes visibles dans les territoires. 

Conclusion : le véritable défilé sera celui du développement 

Il serait prématuré d’affirmer que le Gabon a changé de récit national. L’histoire jugera la portée réelle de ces transformations. Mais les signes sont suffisamment nombreux pour mériter notre attention.

Un 17-Août recentré à Libreville. Un 30 août qui se déplace dans les provinces. Un président qui prend la route pour rejoindre le Gabon profond. Une présence prolongée au contact des populations. Des infrastructures qui accompagnent la commémoration. Un discours politique qui insiste sur la transformation du pays. Tout cela dessine peut-être une nouvelle conception de la fête nationale.

Hier le pouvoir se donnait principalement à voir dans la parade. Aujourd’hui, il semble vouloir aussi se mesurer à ce qu’il laisse derrière lui.

Comme l’écrivait Ernest Renan, « une nation est un plébiscite de tous les jours« . Le véritable succès de cette nouvelle mémoire nationale ne se mesurera donc pas au nombre de drapeaux brandis, ni à la longueur des défilés, mais à la capacité de chaque Gabonais, de Libreville à Makokou, de Franceville à Mouila, d’Oyem à Koulamoutou, de Port-Gentil à Tchibanga ou à Lambaréné, de se sentir effectivement membre d’une même République.

Si la Libération signifie désormais que l’État va à la rencontre de ses territoires, que les territoires retrouvent leur place dans le récit national et que la commémoration s’accompagne de réalisations concrètes, alors le Gabon n’est peut-être pas simplement en train de célébrer une nouvelle date. Il est peut-être en train de réécrire sa mémoire nationale.

Et Makokou pourrait bien en être le premier grand chapitre.

*Docteur Emmanuel Thierry Koumba 

Universitaire en Sciences de l’information et de la communication 

Enseignant à l’UOB et à EM-Gabon Université 

Acteur engagé dans la vie publique gabonaise

 
GR
 

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