Le nouveau recensement général de la population dessine un Gabon profondément marqué par la concentration démographique autour de l’Estuaire et, plus encore, du Grand Libreville. Dans cette nouvelle tribune, le Dr Emmanuel Thierry Koumba* décrypte les ressorts de cette métropolisation accélérée et interroge ses conséquences sur l’équilibre territorial du pays. Au-delà du chiffre de 3,5 millions d’habitants, il invite à repenser les politiques publiques pour que l’avenir du Gabon ne se résume pas à une République organisée autour de sa capitale.

Vue d’un embouteillage à Libreville. © GabonReview

 

Dr Emmanuel Thierry Koumba. © D.R.

Introduction

Le chiffre qui oblige à regarder autrement le Gabon 

Le Gabon connaît désormais officiellement sa nouvelle réalité démographique. La Cour constitutionnelle vient d’ homologuer les résultats du Recensement général de la population et des logements (RGPL) : 3 518 621 habitants dont 2 184 908 dans la seule province de l’Estuaire, soit 62,1% de la population nationale. En 2013, l’Estuaire comptait 895 619 habitants, soit 49,5 %  du total national.

Ces chiffres sont considérables. Mais ils ne doivent pas seulement nous conduire à constater que l’Estuaire est devenu le principal foyer démographique du pays. Ils doivent surtout nous obliger à poser une question plus précise : que signifie réellement cette concentration ?

Car, l’Estuaire n’est pas une réalité démographique homogène. Derrière le poids statistique de la province se trouve une réalité beaucoup plus concentrée : le grand Libreville.

Libreville, Owendo et Akanda constituent le principal aimant démographique, économique, administratif, universitaire, sanitaire et commercial du pays. En 2013 déjà, Libreville comptait à elle seule 703 940 habitants, tandis qu’Owendo en comptait 79300. À l’intérieur même de l’Estuaire, la concentration était donc déjà spectaculaire.

Le Gabon ne se dépeuple peut-être pas : il se concentre 

Il faut ici se garder d’une conclusion trop rapide. Les chiffres actuellement disponibles ne démontrent pas que les huit autres provinces ont perdu leurs populations en valeur absolue. Elles ont, au contraire, globalement progressé depuis 2013.

Le problème est ailleurs : leur poids relatif diminue fortement au profit de l’Estuaire. 

Le Gabon semble donc connaître moins un phénomène généralisé de dépeuplement qu’un phénomène de concentration démographique et de Métropolisation accélérée.

Cette distinction n’est pas sémantique. Elle change la politique publique à envisager.

Le géographe Roland Pourtier avait déjà montré que l’histoire économique du Gabon, marquée par une économie extractive et une forte concentration des fonctions de commandement, avait conféré à la capitale un rôle privilégié dans l’organisation de l’espace national.

Plus récemment, le géographe gabonais Rano-Michel Nguéma a analysé la croissance de Libreville, l’extension urbaine et les transformations territoriales produites par cette dynamique. Son constat sur l’urbanisation rapide et l’extension parfois spontanée de l’agglomération demeure particulièrement éclairant.

L’équation Libreville

Il faut donc poser clairement l’équation : 

Libreville attire parce qu’elle concentre. Et elle concentre parce qu’elle attire.

Les administrations y sont concentrées. Les universités et grandes écoles également. Les établissements hospitaliers de référence, les entreprises, les médias, les banques, les commerces, les services spécialisés et une grande partie des opportunités professionnelles y sont regroupés. 

Cette concentration produit mécaniquement de nouvelles migrations.

Le jeune Gabonais de Makokou, de Tchibanga, de Koulamoutou, de Mouila où d’Oyem, qui cherche une formation, un emploi ou une opportunité, finit souvent par regarder vers Libreville. L’économie crée ainsi une géographie des opportunités, et cette géographie crée à son tour une géographie des populations.

Comme l’a montré Manuel Castells dans ses travaux sur la société urbaine et les réseaux, les territoires qui concentrent les flux économiques, informationnels et institutionnels acquièrent une capacité d’attraction supérieure aux autres.

Et les autres villes ?

C’est ici que le nouveau recensement doit être lu avec beaucoup de finesse. 

Que deviennent Ntoum, Kango ou Cocobeach ? Quelle est leur trajectoire réelle ? Et que deviennent Franceville, Port-Gentil, Oyem, Mouila, Lambaréné, Makokou, Koulamoutou et Tchibanga ? Disposent-elles d’une masse critique suffisante pour retenir  leur jeunesse et attirer de nouveaux habitants ?

Cette question est fondamentale, car un pays ne peut durablement équilibrer son territoire si une seule agglomération concentre l’essentiel des fonctions supérieures. Achille Mbembe nous a appris à regarder les sociétés africaines à partir de leurs transformations spatiales, économiques et politiques plutôt qu’à travers des catégories figées. Samir Amin, quant à lui, a longuement montré les effets de la polarisation économique et de la dépendance sur les territoires africains. Le problème gabonais mérite d’être posé en termes de polarisation territoriale.

La route de Makokou comme miroir du recensement 

Dans ce contexte, le déplacement présidentiel dans l’Ogooué-Ivindo par la route prend une signification particulière.

Il ne nous appartient pas de prêter au chef de l’État une intention que lui-même n’aurait pas explicitée. Mais cette route offre une image saisissante du problème : la carte démographique du Gabon et sa géographie physique ne racontent pas la même histoire.

La première montre une population massivement concentrée. La seconde relève un territoire immense, des distances considérables et des espaces faiblement peuplés.

Le sociologue Jean Marc Éla rappelait combien le développement africain devait partir des réalités vécues des territoires et des populations, plutôt que de modèles conçus exclusivement depuis les centres de pouvoir. C’est précisément l’enjeu.

Décentraliser ne suffit plus 

La réponse ne peut donc pas être seulement administrative. Décentraliser, ce n’est pas uniquement transférer des compétences aux collectivités. C’est aussi déplacer les opportunités : Universités, hôpitaux de référence, industries, infrastructures numériques, activités agricoles et agro-industrielles, tourisme, services financiers, emplois qualifiés. 

David Harvey, dans sa réflexion sur la production de l’espace, nous rappelle que les territoires ne sont jamais neutres : ils sont façonnés par la distribution des investissements, des infrastructures et du pouvoir économique.

Le Gabon doit donc créer plusieurs véritables pôles d’attraction territoriale.

Comprendre avant de décider 

Il faudra enfin  répondre à une dernière question avec la même rigueur : quelle part de cette concentration relève de la croissance naturelle, quelle part provient des migrations internes et quelle part résulte de l’immigration internationale ?

La présence étrangère est une réalité démographique qu’il faut mesurer objectivement. Elle ne saurait cependant devenir, sans démonstration statistique, l’explication commode de la concentration du Grand Libreville.

Le nouveau recensement nous offre une formidable occasion de dépasser les perceptions.

Le Gabon compte davantage d’habitants, mais ces habitants ne se répartissent pas également dans l’espace national.

La véritable question n’est donc peut-être plus : « Combien sommes-nous ?« 

Elle devient : « Où vivons-nous, pourquoi y vivons-nous et que devons-nous faire pour que vivre et réussir au Gabon ne signifie pas nécessairement venir vivre à Libreville ?« 

C’est à cette question que le Gabon démographique de 2026 doit désormais répondre.

*Docteur Emmanuel Thierry Koumba 

Universitaire en Sciences de l’information et de la communication 

Enseignant à l’UOB et à EM-Gabon Université 

Acteur engagé de la vie publique gabonaise.

 

 
GR
 

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