Et si l’échec récurrent des grandes réformes ne tenait ni aux moyens ni aux technologies, mais à l’absence d’un récit collectif capable de les rendre désirables ? S’appuyant sur un rapport de l’économiste Mariana Mazzucato publié en juin 2026, cette tribune d’Ike Ngouoni Aila Oyouomi*, président du cabinet de conseil stratégique AILA, plaide pour une révolution conceptuelle : faire de la culture non plus une variable d’ajustement budgétaire, mais l’infrastructure sociale de toutes les transitions. Le Gabon a posé les bases juridiques, reste à leur donner des moyens.

«Les infrastructures construisent les territoires, mais les récits construisent les trajectoires». Sans espaces de transmission culturelle, aucune transition ne tient : c’est la thèse défendue par Ike Ngouoni Aila Oyouomi. © GabonReview (image d’illustration)

 

* Ike Ngouoni Aila Oyouomi est président d’AILA, cabinet de conseil stratégique. Il a exercé les fonctions de Conseiller spécial et Porte-parole de la Présidence de la République du Gabon de 2017 à 2019. © D.R.

Nous négocions des accords climatiques que nos populations n’ont pas envie d’honorer. Nous réformons des institutions sans toucher aux représentations qui les font tenir ou les font tomber. Et nous nous étonnons que rien ne dure.

J’observe ce paradoxe depuis des années, dans des capitales et des conseils d’administration d’Afrique centrale. Et je n’ai jamais trouvé la réponse dans un rapport financier ni dans un plan de développement.

Ce n’est pas un problème de moyens. C’est un problème de récit.

Je suis tombé récemment sur un rapport de Mariana Mazzucato, économiste de réputation mondiale, publié en juin 2026 par l’Institut pour l’Innovation et l’Utilité Publique de l’University College London. « People, Value and Climate : Making the Case for Arts and Culture in the Green Transition ». Sa thèse est simple à énoncer et révolutionnaire à entendre dans nos cercles de décision : nos transitions ne stagnent pas parce que nous manquons de technologies ou de financements. Elles stagnent parce que nous n’avons pas construit l’infrastructure sociale qui les rend possibles. Et cette infrastructure, c’est la culture.

Mazzucato parle de la transition écologique. Mais ce qu’elle décrit vaut pour toutes les transitions que nous traversons simultanément : écologique, politique, économique, générationnelle. Elles ont toutes besoin du même socle.

La culture comme variable d’ajustement : un héritage à dépasser

Dans nos budgets publics depuis les indépendances, la culture occupe une place résiduelle. On la finance après les arbitrages sérieux. On la convoque pour les célébrations nationales, les festivals diplomatiques, les vitrines touristiques. Elle est le supplément d’âme d’un État qui pense à autre chose.

Le changement de mentalité que nous appelons de nos voeux depuis des décennies est devenu un marronnier. On le convoque, on l’exige, on s’en désole. Mais on ne crée jamais les conditions structurelles qui le rendraient possible. Or une mentalité ne change pas par décret. Elle change quand les institutions culturelles, les récits collectifs et les espaces de transmission sont suffisamment puissants pour concurrencer les influences extérieures qui façonnent nos imaginaires à notre place.

Mazzucato rappelle que Roosevelt, au coeur de la Grande Dépression, n’a pas considéré les artistes comme un luxe. Il les a placés au centre du New Deal. La culture ne suivait pas la transformation. Elle la précédait.

Ce que le Gabon a dit de lui-même sans en mesurer les conséquences

Le Gabon s’est volontairement positionné comme gardien d’un bien commun planétaire. Nous préservons 88% de notre couverture forestière. L’AGADEV porte une vision qui dépasse la simple compensation carbone pour embrasser un modèle de développement intégré fondé sur la biodiversité et le capital naturel.

Ces engagements sont courageux. Mais ils soulèvent une question que mon travail de conseil m’oblige à poser : avons-nous construit le récit culturel qui rend ces ambitions désirables pour les populations qui vivent dans ces territoires ?

On ne fixe pas les communautés rurales dans leurs provinces uniquement avec des routes et des équipements. On les fixe aussi en leur donnant des raisons culturelles d’y rester et d’y construire quelque chose. Ce n’est pas une question poétique. C’est une question de développement territorial.

Le risque de paupérisation économique est coextensif du risque d’appauvrissement culturel. Sans territoire culturellement habité, il ne peut y avoir d’économie durable dans tous les sens du terme.

La culture comme infrastructure : une révolution conceptuelle

L’idée centrale du rapport mérite d’être dite dans toute sa force. Là où les réseaux d’énergie ou les infrastructures numériques sont les fondements techniques de nos transitions, les arts et la culture en constituent l’infrastructure sociale fondamentale. Les musées, les bibliothèques, les espaces artistiques construisent quelque chose qu’aucun budget d’investissement ne peut acheter directement : la confiance, la cohésion sociale, la capacité collective à imaginer et à accepter le changement.

Des signaux encourageants, mais insuffisants

En deux ans, le Gabon s’est doté d’un corpus juridique culturel cohérent : statut de l’artiste, loi d’orientation de la politique culturelle d’octobre 2025 reconnaissant explicitement la culture comme facteur de développement économique et social, ancrage constitutionnel du droit à la culture. Le corpus existe. Il attend ses moyens.

Ces avancées juridiques se traduisent par des décisions concrètes : adoption de la tenue africaine dans les instances officielles, retour de la fête des cultures, exigence de maîtrise d’une langue nationale inscrite dans la Constitution pour les candidats à la présidentielle. Signe que la question culturelle a franchi le seuil du symbolique pour entrer dans le droit fondamental.

Mais ces mesures restent en deçà de ce que nécessite une vraie politique culturelle de transformation. Le FILIGA, Festival International du Livre Gabonais et des Arts, en est l’illustration la plus directe. Cinq éditions portées sans aucun financement institutionnel par une soixantaine de bénévoles, qui ont réussi à en faire un événement de rayonnement culturel sous-régional réunissant seize pays. Le fait que ce festival survive sans soutien public n’est pas un exploit à saluer. C’est un aveu d’abandon institutionnel.

La vraie question est celle-ci : ces mesures sont-elles le début d’une politique culturelle de transformation, ou sont-elles la politique culturelle elle-même ? Si c’est la seconde option, c’est insuffisant.

Ce que gouverner avec la culture au centre exige concrètement

Intégrer la culture dans toutes les politiques sectorielles n’est pas une formule abstraite. Cela signifie qu’aucun programme de conservation forestière ne devrait être validé sans un volet de valorisation des savoirs locaux. Qu’aucun projet d’aménagement territorial ne devrait être conçu sans équipements culturels, non comme bonus social, mais comme condition de viabilité à long terme. Une ville minière sans bibliothèque est une ville qui se vide dès que le minerai s’épuise.

Le Gabon a amorcé un virage avec le programme Precilang d’intégration des langues nationales dans les curricula. C’est une base solide. Il faut maintenant l’élargir : aucun enfant gabonais ne devrait terminer le primaire sans avoir étudié un auteur gabonais, appris à lire un texte dans une langue de son territoire, ou découvert une oeuvre artistique ancrée dans son pays.

Il faut enfin flécher une fraction des financements environnementaux et des revenus des grands projets extractifs vers un fonds d’investissement culturel territorial, pour que les richesses du sous-sol de l’Ogooué-Ivindo financent aussi la culture de ce territoire, et non seulement son extraction.

Les infrastructures construisent les territoires, mais les récits construisent les trajectoires.

Le Gabon a construit des routes, des ports, des hôpitaux. Il a négocié des accords climatiques ambitieux. Il lui reste à construire le récit qui rend ces trajectoires cohérentes et désirées par ceux qui sont censés les incarner.

La culture n’est pas ce que l’on finance quand tout va bien.

C’est ce sans quoi rien ne va vraiment.

Ike NGOUONI AILA OYOUOMI

Président, AILA, Cabinet de conseil stratégique

Référence : Mariana Mazzucato, « People, Value and Climate », UCL IIPP, juin 2026. Disponible sur : ucl.ac.uk/bartlett

 

 
GR
 

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