[Tribune] “Le Gabon sait. Il reste à choisir.”
Ils ont eu le courage de parler. D’anciens directeurs généraux du Budget, un ancien directeur général de la Dette, un ancien directeur national de la Banque centrale viennent d’exposer publiquement, chiffres à l’appui, la réalité des finances gabonaises. Ils ont bien fait, reconnaît Ike Ngouoni Aïla Oyouomi*, mais sans dire l’essentiel. Dans cette tribune au scalpel, le président du Cabinet AILA dissèque le PLFR 2026 (aides aux familles amputées de 99 %, budget agricole divisé par deux, vingt-quatre exonérations sans chiffrage, emprunt de 857 milliards confié sans annonce à une banque étrangère) pour soutenir une thèse dérangeante: le Gabon ne souffre d’aucun déficit de diagnostic, mais d’un refus de nommer ceux qui ont intérêt à ce que rien ne change. Et de réclamer un audit de la dette intégralement public, «un acte de souveraineté», non un document réservé aux créanciers.

«Ce sont donc des barils souverains qui partent directement vers un créancier privé, hors budget, hors fiscalité, hors contrôle parlementaire.» C’est en ces termes qu’Ike Ngouoni Aïla Oyouomi interroge la cession du profit oil gabonais. © GabonReview/ Shutterstock

Fondateur cabinet de conseil stratégique AÏLA, Ike Ngouoni Aïla Oyouomi* est un ancien haut responsable gabonais. Il a servi comme porte-parole adjoint de la présidence de la République du Gabon entre 2017 et 2019. © D.R.
Des hommes qui ont tenu les leviers budgétaires de l’État, anciens directeurs généraux du Budget, ancien directeur général de la dette, ancien directeur national de la banque centrale, viennent de prendre la parole publiquement sur l’état réel des finances gabonaises. Avec des chiffres. Avec rigueur. Avec courage.
Ils ont bien fait. Mais je pense qu’ils n’ont pas dit l’essentiel.
Ce que je décris ici est antérieur au discours présidentiel du 15 juin 2026. Cela précède le régime actuel et lui survivra si rien ne change. C’est précisément pour cela qu’il faut le nommer maintenant.
Le Gabon ne souffre pas d’un déficit de diagnostic. Depuis des années, les rapports s’accumulent, les recommandations convergent, les expertises se superposent. Ce qui manque n’est pas la connaissance du problème. C’est la volonté de nommer ceux qui ont intérêt à ce qu’il ne soit pas résolu.
Un budget ne ment pas. Il dit qui compte vraiment.
Le Projet de Loi de Finances Rectificative 2026 dit ceci : les aides directes aux familles les plus exposées sont amputées de 99 %. Le budget de l’agriculture, secteur censé porter la souveraineté alimentaire promise, perd la moitié de sa dotation. Dans le même texte, vingt-quatre exonérations fiscales sont approuvées en bloc, sans qu’un seul chiffre ne précise ce qu’elles coûtent au Trésor public. L’impôt sur les sociétés minières s’effondre de 97 %. Et à l’article 97, discrètement, sans annonce publique, un emprunt obligataire de 857 milliards de FCFA est confié à une banque étrangère pour dix ans, avec un coût cumulé en intérêts potentiellement supérieur au capital emprunté.
Ce n’est pas de la mauvaise gestion. C’est de la cohérence. La cohérence d’un système qui sait exactement ce qu’il fait et pour qui il le fait.
Le Président de la République a nommé la réalité devant le Congrès le 15 juin 2026 : une dette héritée abyssale, 70 % du PIB, sans qu’elle n’ait servi au développement du pays. Il a dit : « Il n’y aura pas de plan d’austérité. » Le PLFR dit autre chose, à condition de regarder qui supporte l’ajustement et qui en est exempté.
Il y a plus révélateur encore. En avril 2026, le Gabon a cédé à un négociant international l’exclusivité de son profit oil, la part de production pétrolière qui revient à l’État, pour sept ans, en échange d’un milliard de dollars immédiat. Ce sont donc des barils souverains qui partent directement vers un créancier privé, hors budget, hors fiscalité, hors contrôle parlementaire. À quelle cadence ? Pour quels volumes précis ? Le PLFR ne le dit pas. Le Parlement ne l’a pas demandé.
C’est ainsi qu’on explique que les recettes pétrolières chutent de 29 % dans le budget alors même que la production augmente et que le prix du baril est orienté à la hausse. Je pose cette question simplement : combien de barils souverains appartiennent déjà à un créancier privé avant même d’être extraits du sol ? Elle mérite une réponse publique.
On annonce l’arrêt total des importations de poulet de chair pour janvier 2027. L’ambition est juste, et je la partage. Mais construire une filière avicole nationale suppose de financer les conditions de sa viabilité, à commencer par la production locale d’aliments pour volailles, qui représente plus de la moitié du coût de revient. Le même PLFR coupe de moitié le budget de l’agriculture nationale.
La souveraineté dans les discours. La dépendance dans les arbitrages. C’est le paradoxe gabonais dans sa forme la plus nue.
Ce paradoxe a un mécanisme. Un entrepreneur à Libreville emprunte aujourd’hui à 21,51 %. À Douala, son homologue emprunte à 9,03 %. Même banque centrale. Même monnaie. Même espace régional. Les banques gabonaises ont trouvé un client plus simple et plus rentable que le secteur privé : l’État lui-même. Les 100 milliards de FCFA de frais financiers que l’État paiera en 2026 ne tombent pas dans le vide. Ils rémunèrent quelqu’un.
Ce quelqu’un prospère dans l’opacité actuelle. Toute réforme sérieuse du crédit aux PME le dérange. Toute restructuration réelle de la dépense publique menace des réseaux soigneusement construits. Toute transparence sur les exonérations fiscales expose des arrangements qui survivent aux régimes.
C’est pour cela que ces réformes ne sont pas faites. Pas par incompétence. Par calcul.
Le Président a exigé un audit de la dette avant de signer avec le FMI. C’est une décision juste et elle mérite d’être saluée sans réserve. Mais un audit n’a de valeur démocratique que s’il est rendu public dans son intégralité. Dette intérieure et dette extérieure. Créanciers identifiés. Conditions détaillées. Échéances précisées.
La dette du Gabon n’engage pas seulement les Gabonais d’aujourd’hui. Elle engage ceux de demain, qui n’ont pas encore voix au chapitre mais qui auront à payer.
Un audit remis au FMI et tenu confidentiel reste un instrument de négociation. Un audit publié devient un acte de souveraineté.
L’héritage est réel. Personne ne le conteste, et certainement pas moi.
Mais l’héritage n’explique pas les vingt-quatre exonérations sans chiffrage. Il n’explique pas l’emprunt non annoncé de 857 milliards. Il n’explique pas que les familles les plus fragiles portent l’ajustement pendant que d’autres en sont exemptés. Il n’explique pas que des barils souverains partent sans que le Parlement ne sache à quelle cadence.
Ces choix appartiennent au présent. Ils ont des auteurs. Ils ont des bénéficiaires.
Je ne demande pas l’impossible. Je demande ce que tout citoyen est en droit d’exiger d’un État qui se dit républicain : la cohérence entre ce qu’on annonce et ce qu’on finance, la transparence sur ce qu’on engage au nom de tous, et qu’un audit de la dette devienne un acte de vérité nationale, pas un document de négociation réservé aux créanciers.
Le Gabon sait. Il lui reste à choisir. Et à montrer que ce choix appartient au peuple, pas aux seuls bénéficiaires du désordre.
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Ike Ngouoni Aïla Oyouomi* est Président du Cabinet AILA, conseil en stratégie et influence.
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