[Tribune] Procès de la «Young Team» : quand les milliards volés prouvent que le Gabon peut rendre ses enfants heureux
Le procès de la «Young Team» s’est achevé hier à Libreville. Après les chiffres exorbitants révélés à la barre, le Dr Emmanuel Thierry Koumba* dénonce le détournement massif des ressources publiques par les condamnés, soulignant que le véritable problème du Gabon n’est pas le manque d’argent, mais l’opacité et la privatisation de la rente nationale. Dans cette nouvelle tribune, il plaide pour une redistribution transparente et efficace, en s’appuyant sur des exemples internationaux qui prouvent qu’investir dans le bien-être des citoyens est compatible avec la stabilité économique. Il appelle enfin à un nouveau contrat social gabonais fondé sur la transparence budgétaire, des priorités sociales claires et un dialogue structuré avec les forces vives du pays.

« Le problème du Gabon n’a jamais été l’absence d’argent [mais] l’organisation méthodique de l’opacité, la privatisation de la rente nationale et l’indécence de quelques-uns face à la détresse du plus grand nombre. » © iStock

Dr Emmanuel Thierry Koumba. © D.R.
Introduction
Le procès de Sylvia Bongo et de Noureddine Bongo, qui s’achève, agit comme un révélateur brutal. Au fil des audiences, les chiffres se sont enchaînés, les milliards qui se multiplient, les récits de distributions entre copains, coquins et réseaux étrangers qui se recoupent. Une évidence s’est imposée : le problème du Gabon n’a jamais été l’absence d’argent. Le véritable problème, c’est l’organisation méthodique de l’opacité, la privatisation de la rente nationale et l’indécence de quelques-uns face à la détresse du plus grand nombre.
Pendant que des fonds colossaux auraient circulé dans des circuits parallèles, nos hôpitaux manquaient de médicaments, nos écoles de salles de classe, nos jeunes d’emplois, nos provinces de routes praticables. Ce procès est une blessure morale pour la Nation, mais aussi une preuve par l’absurde : si ces sommes avaient été orientées vers la santé, l’école, la sécurité alimentaire, le logement, l’emploi et les infrastructures des neuf provinces, le Gabon serait aujourd’hui un pays profondément différent.
Ce moment judiciaire a mis le pays devant un miroir : nous ne pouvons plus nous cacher derrière l’argument commode du “manque de moyens”. Les moyens existaient. Ils ont été détournés. Il s’agit désormais de décider pour qui et pourquoi le Gabon veut utiliser son argent.
1. Du scandale à la preuve par l’absurde
Les révélations du procès n’ont pas seulement été un catalogue de malversations présumées. Elles ont dévoilé l’existence d’un véritable État parallèle, où la décision budgétaire échappait aux institutions légales pour se loger dans des réseaux privés, familiaux ou étrangers.
Derrière chaque milliard détourné, il faut voir un lit d’hôpital qui manque, une bourse d’études jamais attribuée, une route abandonnée, une école jamais construite, un jeune laissé au chômage. Le scandale devient ainsi une démonstration involontaire : le Gabon avait et a les moyens de rendre ses citoyens beaucoup plus heureux dans leur vie quotidienne.
Ce procès devrait donc être plus qu’une affaire pénale : un point de bascule. Il oblige le pouvoir politique à choisir entre la reconduction déguisée d’un système discrédité ou l’entrée dans une ère de redistribution assumée, transparente et contrôlée.
2. D’autres pays redistribuent sans se ruiner
Contrairement à une idée répandue, la redistribution n’est pas l’ennemie de la crédibilité économique. Le Brésil de Lula a mis en place de vastes programmes sociaux, comme “Bolsa Família”, tout en maintenant des équilibres macroéconomiques salués par le FMI. Résultat : recul de la pauvreté, baisse des inégalités et maintien de la confiance des investisseurs.
Le Rwanda, avec des ressources bien plus modestes que le Gabon, a investi massivement dans l’assurance maladie communautaire, la santé primaire et l’éducation. Sa rigueur budgétaire et sa lutte contre la corruption lui ont valu la confiance durable des bailleurs.
En Uruguay et dans les pays nordiques (Norvège, Suède et Finlande), syndicats, État et patronat forgent des compromis : protection sociale élevée, services publics solides, salaires négociés, sans renoncer à la compétitivité économique.
Le Costa Rica, en abolissant l’armée, a décidé d’affecter son budget à la santé et à l’éducation, montrant qu’un budget est d’abord un choix moral.
On peut aussi citer les Émirats arabes unis, Dubaï en tête. Là-bas, l’État a choisi de faire largement profiter ses citoyens de la rente pétrolière et gazière : services publics modernes, infrastructures de haut niveau, cadre de vie profondément transformé. Ce choix ne l’a pas empêché de devenir un pôle majeur pour les investisseurs internationaux. Certes, ce modèle a ses limites, notamment pour les travailleurs étrangers et les libertés syndicales, mais il prouve qu’un État riche en ressources peut orienter sa richesse vers le bien-être de ses nationaux sans perdre sa crédibilité financière.
Ces exemples, divers, mais convergents, montrent qu’il est possible de redistribuer fortement à condition de définir des priorités claires, de respecter les règles budgétaires et d’associer, d’une manière ou d’une autre, les partenaires sociaux.
3. Pour un nouveau contrat social gabonais
Le Gabon doit maintenant tirer les leçons de ce que le procès met en lumière. La première rupture à opérer est celle d’une transparence radicale sur les finances publiques : publication accessible des budgets, des dépenses, des contrats, et fin des caisses noires. Sans visibilité, il n’y a ni confiance des citoyens ni crédibilité internationale.
La deuxième rupture consiste à placer au cœur de l’action publique une priorité absolue : nourrir, soigner, instruire et employer. La sécurité alimentaire, la santé accessible, l’école de qualité de la maternelle à l’université, l’emploi des jeunes, les infrastructures dans les neuf provinces ne doivent plus être des slogans, mais des engagements budgétaires constants et vérifiables.
Enfin, un dialogue structuré avec les syndicats et la jeunesse s’impose. Non pour acheter la paix sociale à coups de promesses, mais pour co-construire des réformes qui engagent tout le pays et rassurent aussi les partenaires internationaux sur la stabilité du cadre économique.
Conclusion
Le procès qui s’achève ne doit pas seulement juger des individus ; il doit condamner un système et ouvrir une nouvelle étape de notre histoire collective. Le président qui saura transformer cette indignation en politique publique, cette colère en justice sociale et en redistribution réelle apparaîtra véritablement aux antipodes de ses deux prédécesseurs.
La question n’est plus : «Le Gabon a-t-il de l’argent ?» Nous savons désormais que oui. La vraie question, urgente et politique, est la suivante : «Le Gabon aura-t-il enfin la volonté d’utiliser cet argent pour rendre ses enfants heureux, dans toutes les provinces, et sous le regard exigeant de sa jeunesse et du monde ?»
*Docteur Emmanuel Thierry Koumba, Enseignant à l’Université Omar Bongo et à EM-Gabon, Citoyen gabonais, Essayiste et Observateur de la vie publique
















7 Commentaires
Bjr. La balle est désormais dans le camp du pouvoir actuel. Ne pas changer de cap c’est tout simplement cautionner le cauchemar que nous avons écoutés à travers ces sommes astronomiques durant ce procès. Il y a de l’argent, beaucoup d’argent au Gabon désormais nous le savons.
Je propose au pouvoir en place une stratégie ou une méthode(referendum) visant à demander au peuple les priorités sociales. Bien sur sous l’arbitrage politique. Au moins on ne saurait jeter de façon absolue le tord sur l’Etat de n’avoir pas associé les populations à leur bien être.
Il nous faut trouver un mécanisme UNE SCIENCE à la Gabonaise qui indique un autre état d’esprit davantage tourné vers LE BIEN ETRE DES GABONAIS.Amen.
À mon humble avis, tout est à refaire. Les récents événements nous permettent de mieux comprendre pourquoi tant de personnes se précipitent vers les différentes élections organisées dans notre pays. Comment justifier que près de 2 milliards de francs, somme qui représenterait environ 100 000 FCFA par Gabonais par an, puissent être octroyés à une seule personne ? Une telle décision est perçue comme un véritable affront, un doigt d’honneur adressé à tout un peuple.
Pendant ce temps, les recrutements ont été gelés, les bourses de nos enfants supprimées, les hôpitaux manquent cruellement de médicaments, aucune école n’est construite, le chômage ne cesse de grimper… Tout cela pour le confort d’un groupuscule et de leurs affidés, au détriment de millions de Gabonais.
Aujourd’hui, plus que jamais, cela doit cesser.
Il est impératif que les émoluments des ministres, députés, sénateurs et autres responsables publics soient strictement encadrés. Des commissions de contrôle, réellement indépendantes et opérationnelles, doivent être mises en place. Au Ghana, lorsqu’un ministre est nommé, il doit se présenter devant une commission pour analyser son parcours, ses réalisations et son patrimoine. Pourquoi la CNLCEI chez nous n’accomplit-elle pas cette mission fondamentale ?
Le Gabonais ne demande pas grand-chose : vivre dignement, dans des conditions adéquates, travailler pour mettre sa famille à l’abri du besoin.
Malheureusement, nos institutions ont échoué, car elles ont servi les intérêts d’une seule famille au lieu de protéger le peuple tout entier.
Ce sont des larmes de tristesse qui coulent lorsque nous repensons à nos parents gazés pour avoir simplement défendu leur CNSS, fruit de décennies de travail acharné. Notre avenir, celui de nos enfants, a été sacrifié sur l’autel du luxe et des ambitions personnelles de certains.
Monsieur le Président, aujourd’hui plus que jamais, vous pouvez mesurer l’immense responsabilité que le Créateur a placée sur vos épaules.
Que votre main ne tremble pas.
Et que le Seigneur Jésus-Christ vous accorde force, courage et sagesse pour panser les plaies et les blessures de Son peuple.
Veuillez recevoir, Monsieur le Président, l’expression de ma profonde considération et de mon ardent espoir en un renouveau véritable.
Allo allo, où est mon neveu @jean Jacques 🤪🤪🤪
Je suis, comme plus de 99% des gabonais, sans voix. Je ne reviendrai pas sur ce qui a été dit ici et là. Seulement je me pose la question de savoir pourquoi s’est-on limité seulement à la fammile directe de Bongo, pourquoi Ali Bongo lui même a été épargné et pourtant on l’a vu ‘exprimé dans une vidéo. Alors puisque je n’ai pas de réponse, je dis qu’on n’a fait qu’un quart du chemin.
Au nouveau pouvoir, je vous préviens que si vous protégez vos proches comme Ali l’a fait, vous subirez la même justice.
Le Gabon est très riche, je m’en rends compte maintenant.
Huuum….vraiment ce procès fait beaucoup réfléchir. Quel cœur(de compassion, de gratitude, ou autre) peut-on avoir et donner 2 milliards à quelqu’un alors que ce cœur est fermé face à la misère de son peuple?
Ailleurs il est dit » qu’ils ne sont pas au pouvoir pour le développement du pays mais ils travaillent tout simplement pour se maintenir au pouvoir »
Il semblerait bien que ce soit le cas.
Ainsi le véritable problème c’est tout le système avec des liens occultes. Les BONGO sont partis, mais qu’en est-il du système ?
Que tout concourt à aider le chef de l’état à revoir le système pour un Gabon qui mérite mieux.
Merci
Entièrement d’accord avec vous, Docteur Emmanuel Thierry Koumba. Les gabonais sont des humains (pour reprendre le terme de Sylvia Bongo). Comment peut-on les laisser vivre, pour une grande partie, dans cette misère alors qu’on a objectivement les moyens de leur proposer (largement) mieux ? Poser cette question c’est être trop sensible, naïf ou simplement humain et armé de bon sens ? Si les dirigeants n’ont pas assez d’amour ou d’abnégation pour changer le quotidien de leur peuple, qu’ils aient au moins cet orgueil qui les conduise à vouloir faire de leur pays un grand pays et, partant, améliorer le quotidien de leur peuple. Est-ce trop demander ? Pouvons-nous enfin écrire une nouvelle et meilleure page ?
Ps : Il y a une différence entre vouloir bien gagner sa vie et chercher la fortune de Jeff Bezos en ayant des fonctions au sein de l’Etat. Administrateur si tu cherches à dominer le classement forbes Afrique, rends ton titre et fais-toi commerçant. Diboti.
Luis Iñacio Lula da Silva n’est pas un modèle de vertu puisqu’en 2018, il a été condamné à 12 ans de prison, dans ke cadre du scandale de PETROBAS (entreprise pétrolière publique), pour corruption et blanchiment d’argent. Dans cette affaire. Il a été rmprisonné et déclaré inéligile à l’élection présidentielle de 2018.
La question de la justice est emminement centrale dans un État de droit. Amartya Sen (Prix Nobel d’Économie de 1998) s’est beaucoup interrogé sur le rôle de l’État dans la redistribution des richesses. L’économie est d’abord une science morale selon lui.
Si on observe attentivement, les actions de S.E. B.C. Oligui Nguema s’inscrit dans cette logique: remise en place des bourses, gratuité des frais de scolarité et des transports en commun, opération « un étudiant, un ordinateur », actions visant à reduire le chômage des jeunes au tracers de TaxiGab+ et GabPêche, etc. Ce sont quelques exemples.
Pour revenir à ce procès, j’avais cru par naïveté que le Monopoly était un jeu de société pour enfants. Mais en réalité, il existe bel et bien. Au Gabon. Dans tous les cas, on passe toujours par la case Prison.
Lire Amartya Sen. L’Économie est une science morale, La Découverte, 126 pages.