À l’heure où le devenir de la Haute autorité de la communication (HAC) alimente les débats institutionnels et politiques à la suite des ordonnances du 26 février 2026 confiant à l’institution un mandat inédit : surveiller, contrôler et sanctionner l’ensemble de la parole numérique gabonaise, le Dr Emmanuel Thierry Koumba plaide pour une réforme de fond plutôt qu’une remise en cause de l’institution. Fort de son expérience d’ancien conseiller au Conseil national de la communication (CNC), devenu HAC, cet universitaire de la communication défend l’émergence d’un régulateur adapté aux enjeux du numérique, de l’intelligence artificielle et des plateformes, capable de concilier indépendance, protection des libertés et souveraineté informationnelle du Gabon.

Le siège de la HAC, à Libreville. Les ordonnances du 26 février 2026 confient à l’institution un mandat inédit : surveiller, contrôler et sanctionner l’ensemble de la parole numérique gabonaise. © GabonReview / Dall-E (IA)

 

Dr Emmanuel Thierry Koumba. © D.R.

Introduction : L’heure de la refondation plutôt que celle de la contestation 

Le débat est désormais ouvert. À l’Assemblée nationale, au Sénat, au Cabinet du ministre en charge des institutions comme dans l’opinion publique, la question de l’avenir de la Haute autorité de la Communication (HAC) s’impose avec une acuité nouvelle. Les discussions engagées autour de son rôle, de son fonctionnement et de ses perspectives témoignent d’une réalité simple : personne ne semble aujourd’hui remettre en cause la nécessité d’une institution de régulation de la communication au Gabon.

La véritable question est ailleurs.

Dans un monde dominé par le numérique, les réseaux sociaux, l’intelligence artificielle et la circulation instantanée de l’information, quelle Haute autorité de la communication le Gabon doit-il construire pour répondre aux défis du XXIe siècle ?

Car si la HAC est appelée à demeurer, elle ne peut rester identique à ce qu’elle était hier.

D’une autorité des médias à une autorité de l’information 

La HAC est née dans un environnement où l’information était produite et diffusée principalement par les journaux, les radios et les télévisions. Les règles de régulation étaient relativement simples : les acteurs étaient identifiés, localisés et soumis à des obligations professionnelles clairement définies.

Cette époque est révolue.

Aujourd’hui, l’information circule sur des plateformes mondiales. Des milliers de citoyens produisent quotidiennement des contenus. Les réseaux sociaux façonnent l’opinion publique. Les frontières entre journalistes, influenceurs, militants et simples citoyens deviennent parfois difficiles à distinguer.

Dans ce nouvel univers, la mission de la HAC ne peut plus se limiter à la régulation des médias traditionnels. Elle doit progressivement devenir une autorité de l’information au sens large, capable de comprendre, d’accompagner et d’encadrer les nouveaux espaces numériques.

Réguler sans étouffer les libertés 

Le défi majeur de toute autorité de régulation moderne réside dans la recherche d’un équilibre.

D’un côté, l’État a le devoir de protéger les citoyens contre la désinformation, les discours de haine, les manipulations numériques et les atteintes à la cohésion nationale.

De l’autre, la démocratie exige la protection de la liberté d’expression et du pluralisme des opinions.

La crédibilité de la HAC dépendra de sa capacité à concilier ces deux exigences.

Dans une société de plus en plus connectée, l’autorité ne peut plus reposer uniquement sur la sanction. Elle doit également s’appuyer sur la pédagogie, la concertation et la transparence.

La régulation de demain sera moins fondée sur la contrainte que sur la confiance.

Sortir de la concentration

Une autre question mérite d’être posée avec franchise : comment prétendre réguler efficacement la communication sur l’ensemble du territoire national sans présence institutionnelle permanente dans les provinces ?

Le Gabon compte neuf provinces, des dizaines de médias locaux, des radios communautaires, des plateformes numériques et des réalités socioculturelles diverses.

Une HAC exclusivement concentrée à Libreville risque inévitablement de perdre le contact avec les préoccupations du terrain.

La création de représentations provinciales constituerait une avancée majeure. Elle permettrait non seulement de rapprocher l’institution des citoyens, mais aussi de renforcer la prévention, l’écoute et l’accompagnement des acteurs locaux de la communication.

La proximité doit devenir l’un des piliers de la réforme.

Clarifier son ancrage institutionnel

L’efficacité d’une institution dépend également de la clarté de son positionnement.

Les interrogations récurrentes concernant les rapports entre la  HAC, le ministère de la Communication et des médias, le ministère en charge des institutions montrent qu’une réflexion approfondie demeure nécessaire.

Une autorité de régulation moderne doit être indépendante dans ses décisions tout en entretenant des relations fonctionnelles harmonieuses avec les autres institutions de l’État.

Cette clarification est essentielle pour renforcer sa légitimité et consolider la confiance des citoyens.

L’indépendance n’est pas une rupture avec l’État ; elle est une condition de l’efficacité de l’action publique.

Construire la HAC du numérique 

La véritable révolution qui attend la HAC est technologique.

L’institution devra demain intégrer des compétences nouvelles : intelligence artificielle, cybersécurité, analyse des données, surveillance des campagnes de désinformation, compréhension des algorithmes, gouvernance des plateformes numériques…

Le régulateur du XXIe siècle ne pourra plus être composé uniquement de journalistes, de juristes, de communicants ou d’anciens professionnels des médias.

Il devra également s’appuyer sur des ingénieurs, des experts du numérique et des spécialistes des nouvelles technologies.

Cette évolution n’est pas une option. Elle constitue une nécessité stratégique pour préserver la souveraineté informationnelle du Gabon.

Les femmes et les hommes de la nouvelle HAC 

La réforme des structures ne produira cependant aucun résultat durable sans une réflexion sur les profils appelés à composer le collège des conseillers membres.

La HAC du XXIe siècle aura besoin de dirigeants reconnus pour leur compétence, leur intégrité, leur indépendance intellectuelle et leur compréhension des transformations du monde contemporain.

Elle devra rassembler des personnalités capables de dialoguer avec les médias, les pouvoirs publics, la société civile et les acteurs du numérique.

Plus qu’une autorité administrative, la HAC doit devenir une institution de référence et de confiance.

Conclusion : Une opportunité historique pour le Gabon 

Le débat actuellement engagé ne doit pas être perçu comme une remise en cause de la Haute Autorité de la Communication. Il constitue au contraire une opportunité historique de lui donner un nouveau souffle.

Le Gabon a besoin d’une institution forte pour protéger la qualité de l’information, garantir le pluralisme, accompagner les mutations numériques et défendre les libertés fondamentales.

La question n’est donc plus de savoir s’il faut une HAC.

La question est désormais de savoir quelle HAC nous voulons pour les décennies à venir : une institution tournée vers les défis d’hier ou une institution capable d’anticiper les réalités de terrain.

C’est de la réponse à cette question que dépendra, pour une large part, l’avenir de la gouvernance de l’information dans notre pays.

Docteur Emmanuel Thierry KOUMBA,
Universitaire de la communication et acteur engagé dans la vie publique gabonaise

 

 
GR
 

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