À l’approche de la rentrée scolaire et universitaire 2026-2027, le Dr Emmanuel Thierry Koumba, universitaire en Sciences de l’information et de la communication, enseignant à l’UOB et à EM-Gabon Université, invite à élargir le débat au-delà des salles de classe. Dans cette nouvelle tribune, l’acteur engagé de la vie publique gabonaise plaide pour une « rentrée administrative » fondée sur la simplification des démarches, la dématérialisation et une meilleure coordination des services publics, afin de faire du citoyen non plus le coursier de sa propre administration, mais le véritable bénéficiaire de sa modernisation.

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Dr Emmanuel Thierry Koumba. © D.R.

Introduction 

Quand la rentrée de classe devient une rentrée administrative

Les dates des rentrées scolaire, technique et professionnelle, et même universitaire 2026-2027 sont désormais fixées ou en préparation au Gabon. Le ministère de l’Éducation nationale a arrêté la rentrée des classes au 7 septembre 2026 pour les établissements publics et privés, tandis que le ministère de l’Enseignement supérieur prépare activement l’accueil des nouveaux bacheliers et l’organisation de la prochaine rentrée académique . Le nombre de candidats au baccalauréat, autour de 32 000, laisse d’ailleurs mesurer l’ampleur du défi administratif qui attend les services concernés, a y croire les professeurs Mathurin Ovono Ebe (Président du Snec-UOB) et Daniel Franck Idiata,  enseignant à l’université Omar Bongo et Président d’EM-Gabon Université. 

Cette rentrée ne concerne pourtant pas seulement les écoles, les lycées et les universités. Elle concerne aussi les mairies, les préfectures, les tribunaux, les services d’état civil, les administrations scolaires et universitaires, les services de légalisation et, plus largement, tous les lieux où le citoyen devra produire des pièces pour inscrire, réinscrire, orienter, constituer un dossier ou faire reconnaître un droit.

C’est précisément ici que se pose une question essentielle :

Après avoir fini avec le 17 août et en attendant de finir avec le 30 août, sommes-nous, comme par le passé, en train de préparer la rentrée des élèves et des étudiants sans préparer la rentrée administrative des familles ?

Le même citoyen, plusieurs guichets

Chaque rentrée reproduit souvent le même scénario : l’établissement demande un acte de naissance ; l’administration demande une copie certifiée conforme ; une autre exige une légalisation ; un service réclame une attestation ; un autre encore demande une pièce que l’administration publique possède parfois déjà.

Le constat est saisissant : le citoyen devient le coursier de sa propre administration.

Il transporte des photocopies, fait la queue, paie des frais, revient le lendemain et recommence ailleurs.

Or, une administration moderne devrait fonctionner selon une logique inverse : l’État doit utiliser les informations qu’il possède déjà, plutôt que contraindre le citoyen à les transporter d’un guichet à l’autre.

C’est le sens du  principe « Once Only » défendu notamment par les expériences de transformation numérique de l’Estonie : une donnée ne devrait pas être demandée plusieurs fois lorsqu’elle peut être vérifiée de manière sécurisée entre administrations.

Le sociologue allemand Max Weber a montré combien la bureaucratie moderne repose sur la rationalisation des procédures. Mais la rationalisation ne signifie pas nécessairement multiplication des procédures. Elle devrait au contraire permettre de rendre l’action publique prévisible, cohérente et efficace.

La rentrée 2026-2027 : une occasion de changer de méthode 

Le moment est donc  particulièrement opportun.

Le gouvernement gabonais affirme depuis plusieurs années vouloir faire de la digitalisation un instrument de simplification des procédures et de rapprochement des services administratifs du citoyen. Le Conseil des ministres l’a explicitement inscrit dans le projet de transformation numérique de l’État.

Il faut maintenant passer de la déclaration au réflexe administratif.

Pourquoi demander à un parent de produire plusieurs copies d’un acte de naissance si l’état civil peut authentifier directement l’information ?

Pourquoi demander à un étudiant une succession de pièces que plusieurs administrations publiques peuvent vérifier entre elles ?

Pourquoi continuer à considérer le tampon comme la preuve suprême de l’authenticité lorsqu’un document numérique 

Sécuriser peut être vérifié instantanément ?

Comme l’écrivait Michel Crosier, les organisations bureaucratiques peuvent produire des cercles vicieux lorsque les règles finissent par devenir une fin en soi. La réforme doit précisément rompre avec cette logique.

Ce  » l’administration qui exige » à  » l’administration qui accompagne« 

Le véritable enjeu n’est donc pas de supprimer tous les documents, toutes les signatures ou tous les contrôles. Ce serait irréaliste et parfois dangereux.

Il s’agit de supprimer les contrôles redondants et les documents sans valeur ajoutée.

Une administration intelligente devrait pouvoir dire aux citoyens : 

« Nous avons vérifié votre identité. Nous avons retrouvé votre information. Votre dossier est complet. Voici la suite.« 

C’est cette philosophie que l’on retrouve, sous des formes différentes, dans plusieurs expériences africaines. Le Rwanda, avec sa plateforme Irembo, a fait de la centralisation numérique des services publics un axe important de sa réforme administrative. Le Bénin avance également dans la dématérialisation de certaines procédures. D’autres pays africains, comme le Maroc, développent progressivement les documents administratifs numériques.

Le défi pour le Gabon n’est donc pas de copier ces modèles, mais d’en tirer une doctrine adaptée à ses réalités.

Pourquoi ne pas lancer un « plan rentrée administrative simplifiée » ?

Avant ce mois de septembre qui arrive, chaque administration sollicitée par les familles pourrait identifier les cinq ou dix formalités qui provoqueront les plus grands encombrements. Puis, décider immédiatement :

  1. Les documents déjà détenus par l’État sont vérifiés par l’État.
  2. Les copies certifiées conformes sont supprimées lorsqu’elles ne sont plus nécessaires.
  3. Les délais de traitement sont publiquement affichés.
  4. Les frais sont clairement affichés et, lorsque cela est possible, payés électroniquement.
  5. Les formulaires sont harmonisés entre administrations.
  6. Une même pièce ne doit pas être demandée plusieurs fois au cours d’un même parcours administratif.
  7. Chaque usager doit pouvoir connaître l’état d’avancement de son dossier.

Ce serait une réforme modeste en apparence, mais considérable dans ses effets.

Le citoyen doit redevenir le centre de l’administration 

Le penseur Camerounais Achille Mbembe a beaucoup interrogé les formes contemporaines du pouvoir et les rapports entre institutions et citoyens en Afrique. Sans transposer mécaniquement ses analyses au fonctionnement administratif, une leçon peut être retenue : l’État ne se mesure pas uniquement à ses institutions ; il se mesure aussi à l’expérience concrète qu’il fait vivre à ceux qu’il gouverne.

De son côté, Amartya Sen nous rappelle, à travers son approche par les capacités, que le développement doit être apprécié par les possibilités réelles offertes aux individus. Or, perdre une journée pour obtenir une pièce administrative est aussi une perte de capacité : du temps de travail, de l’argent, de l’énergie et parfois des revenus.

L’administration n’est donc pas une réalité abstraite. Elle se vit au guichet, au téléphone, devant un écran et dans une file d’attente.

Conclusion 

Faire de la simplicité une nouvelle culture publique 

La rentrée 2026-2027 pourrait ainsi devenir davantage qu’un rendez-vous scolaire et universitaire. Elle pourrait être le point de départ d’une nouvelle culture administrative : moins de papier, moins de déplacements, moins d’attente, moins de formalités ; davantage de vérification, de coordination, de transparence et de confiance.

Le gouvernement a déjà engagé une réflexion sur la digitalisation et la simplification des services publics. Le ministère de l’Enseignement supérieur travaille de son côté à renforcer la coordination des orientations et à adapter les affectations aux capacités d’accueil, face à l’affût des nouveaux bacheliers. 

Il faut désormais que cette coordination dépasse les seuls établissements scolaires et universitaires. Car lorsqu’un enfant entre à l’école, ce n’est pas seulement une salle de classe qui ouvre ses portes : c’est tout un parcours administratif qui commence pour sa famille.

Et si nous voulons véritablement bâtir un État moderne, la question devrait être simple : combien de démarches pouvons-nous éviter au citoyen avant même qu’il ne franchisse la porte d’une mairie, d’une préfecture, d’un tribunal ou d’une université ?

La réponse à cette question, qui ne nécessite pas que le Président de la République en vienne à fixer des délais comme on le voit ailleurs, pourrait devenir l’un des meilleurs indicateurs de la qualité de notre réforme administrative.

Un État moderne n’est pas celui qui demande davantage de pièces aux citoyens. C’est celui qui possède suffisamment d’organisation, de confiance et de technologie pour lui en demander moins.

Docteur Emmanuel Thierry Koumba 

Universitaire en Sciences de l’information et de la communication 

Enseignant à l’UOB et à EM-Gabon Université 

Acteur engagé de la vie publique gabonaise

 
GR
 

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