Le Gabon vient d’inaugurer une université dédiée au tourisme. Mais former pour quels métiers et quels débouchés ? Dans un pays où le chômage frappe durement la jeunesse, Christian Johnson Ogoula*, spécialiste gabonais du développement du tourisme et de l’écotourisme, plaide pour une filière touristique mieux structurée, des formations collées aux besoins du terrain et un accompagnement réel des jeunes vers l’emploi et l’entrepreneuriat. Il appelle aussi à mieux organiser les métiers du secteur, du guidage à la gestion des lodges, et à donner davantage de place aux jeunes des provinces. Pour lui, le tourisme ne peut devenir un véritable levier de diversification que s’il crée des revenus, des entreprises et des opportunités au plus près des territoires. C’est à cette condition que la jeunesse pourra devenir l’un des principaux visages de la destination Gabon.

De l’université internationale du Cap Estérias aux métiers de terrain, le tourisme peut devenir un véritable vivier d’emplois, d’entrepreneuriat et d’activités pour la jeunesse gabonaise. © GabonReview (illustration générée par IA)

 

Le Gabon est un pays jeune. Cette jeunesse, nombreuse, mieux formée et de plus en plus ouverte sur le monde, aspire légitimement à trouver sa place dans la construction du pays. Pourtant, beaucoup de jeunes Gabonais (le taux de chômage des jeunes est d’environ 34%) restent confrontés aux difficultés d’accès à l’emploi, à l’insuffisance des débouchés professionnels et au manque d’accompagnement lorsqu’ils souhaitent entreprendre.

Dans ce contexte, le tourisme peut représenter une véritable chance. Non pas parce qu’il serait, à lui seul, capable de résoudre la question du chômage, mais parce qu’il offre des possibilités concrètes dans des domaines très différents et sur l’ensemble du territoire national.

Le Gabon dispose pour cela d’atouts importants. Notre pays possède une forêt encore largement préservée, treize parcs nationaux, une façade maritime exceptionnelle, une faune remarquable ainsi qu’un patrimoine culturel riche et diversifié. De Loango à l’Ivindo, de Moukalaba-Doudou aux plateaux Batéké, de Pongara à Mayumba, chaque province possède des paysages, des traditions, des savoir-faire ou des sites qui peuvent intéresser des visiteurs gabonais et étrangers.

Mais il faut être réaliste : disposer de belles plages, de forêts ou d’animaux exceptionnels ne suffit pas à faire du Gabon une destination touristique. Ces richesses doivent être aménagées, accessibles, protégées, et surtout transformées en expériences pouvant être proposées aux visiteurs dans de bonnes conditions.

C’est dans ce travail de transformation (véritable processus de production de l’industrie du tourisme) que se trouve une réelle possibilité d’insertion pour les jeunes. Et le sujet mérite d’être porté à la connaissance du grand public et des professionnels du pays au moment où le Président de la République inaugure une Université qui va dispenser des cours de la filière et au moment où le pays observe le plus important taux de chômage de jeunes. Le tourisme offre, il faut le préciser, un vaste répertoire de métiers de tout genre (de techniciens, de conception, de maitrise, de cadre moyen…).

Le tourisme ne concerne pas uniquement les hôtels…

Lorsqu’on parle des métiers du tourisme, on pense souvent aux hôtels, aux restaurants ou aux agences de voyages. Or, le secteur est beaucoup plus large.

Pour qu’un touriste puisse découvrir le Gabon, il faut organiser son transport, son accueil, son hébergement, ses repas, ses excursions et sa sécurité. Il faut également lui fournir des informations fiables, lui faire découvrir les cultures locales et lui permettre d’acheter des produits fabriqués dans le pays.

Le tourisme a donc besoin de guides, de chauffeurs, de cuisiniers, de réceptionnistes, de responsables de lodges, de techniciens, d’agents d’entretien, de spécialistes de la réservation, de photographes, de vidéastes et de professionnels de la communication numérique.

Il peut aussi faire travailler des agriculteurs, des pêcheurs, des artisans, des artistes, des commerçants et des associations locales.

Un lodge installé à l’intérieur du pays doit être approvisionné en fruits, en légumes, en poissons et en produits transformés. Il a besoin de personnel, de moyens de transport, de maintenance, de sécurité et parfois d’animations culturelles. Lorsqu’il fonctionne normalement et qu’il privilégie les fournisseurs locaux, il peut faire vivre toute une petite économie autour de lui.

C’est pourquoi le tourisme doit être considéré comme une chaîne dans laquelle plusieurs activités se complètent. Il ne crée pas seulement des emplois directs. Il peut également offrir des marchés à de nombreux petits entrepreneurs.

C’est pourquoi on dira que le tourisme est une industrie qui dispose du plus fort effet multiplicateur (en général il est de 1,5 à 2,5 c’est-à-dire 1 F dépensé par un touriste rapporte 1,5 F dans l’activité économique locale) des activités économiques (il est de 1,4 à 1,9 pour l’agriculture ; 1,8 à 2,4 pour le BTP).

Les jeunes peuvent aussi devenir des entrepreneurs du tourisme…

L’avenir du tourisme gabonais ne doit pas reposer uniquement sur de grands hôtels ou sur quelques entreprises importantes. Il doit également permettre l’émergence de petites activités portées par des jeunes.

Un jeune qui connaît bien l’histoire de sa ville peut organiser des visites guidées. Celui qui maîtrise la photographie ou la vidéo peut produire des contenus pour les hôtels, les parcs et les agences. D’autres peuvent créer des circuits gastronomiques, proposer des excursions, fabriquer des objets artisanaux, assurer le transport des visiteurs ou développer des outils numériques de réservation.

Ces activités ne nécessitent pas toujours des investissements considérables. Elles demandent cependant de la formation, de l’organisation, de la régularité et une bonne connaissance du marché.

Il ne suffit donc pas de demander aux jeunes d’entreprendre. Il faut leur donner les moyens de construire des entreprises viables. Cela suppose de les accompagner dans la préparation de leurs projets, de leur faciliter l’accès à de petits financements et de les aider à trouver leurs premiers clients.

Les hôtels, les agences de voyages, les parcs nationaux, les administrations et les grandes entreprises pourraient, par exemple, réserver une partie de leurs achats et de leurs prestations à de jeunes entreprises répondant à des critères de qualité précis.

L’accompagnement ne devrait pas s’arrêter au financement. Il devrait se poursuivre pendant les premières années d’activité, car c’est souvent à ce moment que les petites entreprises rencontrent le plus de difficultés. Mettre en place un fonds de développement du tourisme par le Ministère en charge du tourisme pourrait contribuer fortement à cet accompagnement. Outre la mobilisation des fonds pour ces jeunes, ledit Ministère pourrait via l’AGATOUR suivre et encadrer les jeunes en mettant en place des séances de renforcement de capacités ou en signant de petits marchés (photographie, vidéos, communication…). Ou pour l’exploitation des villages touristiques réalisés à Mouila, Fougamou, Mayumba… AGATOUR pourrait mettre en place des coopératives de services et d’activités (guides, transporteurs, restaurateurs, troupes de danses, artisans se mettent ensemble) pour gérer, exploiter ces villages et offrir ainsi les différents services touristiques aux touristes nationaux et internationaux.

Former les jeunes en tenant compte des réalités du terrain…

Pour que cette ambition devienne réelle, la question de la formation est essentielle.

Pendant longtemps, la formation touristique et hôtelière au Gabon a surtout été orientée vers les établissements urbains. Or, le développement de l’écotourisme crée de nouveaux besoins, notamment dans les lodges, les campements et les sites situés à l’intérieur du pays.

Travailler dans un lodge en pleine nature demande des compétences particulières. Il faut savoir accueillir des visiteurs de différentes nationalités, gérer les approvisionnements, organiser les activités, faire face aux contraintes liées à l’eau et à l’énergie et respecter les exigences de protection de l’environnement. Le métier de Responsable de lodge est capital pour le développement du tourisme au Gabon quand on sait que le tourisme est d’abord réalisé dans la forêt. Pour faire vivre une expérience inoubliable aux touristes, il faut un service d’hébergement de qualité et donc il faut un personnel de qualité pour cela (entretien, fonctionnement dans des milieux parfois austères demandent de l’organisation, des compétences variées). C’est pourquoi, le DMC INIVA Tourism & Hospitality souhaite initier, avec d’autres opérateurs, une formation de Responsable de lodges inexistant pour l’heure sur le territoire.

Le métier de guide touristique doit également être mieux organisé. Un bon guide ne doit pas seulement connaître le nom des animaux ou des plantes. Il doit pouvoir raconter le territoire, expliquer les cultures, rassurer les visiteurs, maîtriser les règles de sécurité et, autant que possible, parler plusieurs langues. La seule formation véritable a permis de fournir au marché, en 2015, une dizaine d’écoguides bien formés. Nettement insuffisant pour le développement de la Destination.

Nos formations doivent donc être plus proches des besoins des entreprises. Elles devraient comprendre davantage de stages, de mises en situation et d’apprentissage sur les sites touristiques.

Un jeune ne doit pas sortir d’une formation avec seulement un diplôme. Il doit en sortir avec une compétence qu’il peut exercer et que les employeurs peuvent reconnaître.

Cela suppose également une implication plus importante des opérateurs privés. Ceux-ci connaissent les exigences de la clientèle et les difficultés rencontrées sur le terrain. Ils doivent participer à la définition des programmes, accueillir les stagiaires et contribuer à l’évaluation des compétences.

Donner une place réelle aux jeunes des provinces…

Le tourisme présente un autre avantage important : il peut créer de l’activité en dehors de Libreville et de Port-Gentil.

Les principales ressources touristiques du Gabon se trouvent dans les provinces, parfois dans des zones où les possibilités d’emploi sont limitées. Le développement de circuits, de lodges et d’activités touristiques peut donc contribuer à maintenir une partie de la jeunesse sur son territoire.

Mais cela ne sera possible que si les populations locales sont réellement associées aux projets.

Il ne faudrait pas construire des établissements touristiques dans les provinces tout en faisant venir de Libreville la totalité du personnel, des produits alimentaires et des prestataires. Une telle organisation produirait peu d’effets sur l’économie locale et finirait par créer de la frustration.

Chaque projet touristique devrait comporter des engagements précis concernant la formation des jeunes, le recrutement local, l’achat de produits dans la province et la participation des communautés à certaines activités.

Un tourisme qui ne bénéficie pas suffisamment aux populations installées autour des sites ne peut pas être considéré comme véritablement durable.

Le numérique, un espace à investir…

Les jeunes Gabonais sont très présents sur les réseaux sociaux. Cette présence peut être transformée en compétence professionnelle au service de la destination.

Aujourd’hui, le voyageur découvre souvent un pays à travers une photographie, une vidéo, un témoignage ou une recherche sur Internet. Le Gabon a donc besoin de jeunes capables de produire des contenus de qualité et de raconter notre pays avec justesse.

Nos forêts, nos plages, notre gastronomie, nos cultures et nos expériences touristiques restent insuffisamment présentées. Il ne s’agit pas seulement de publier de belles images, mais de fournir des informations utiles : comment accéder à un site, où dormir, combien coûte le séjour, quelles activités sont proposées et comment effectuer une réservation.

La communication doit être liée à une offre réelle. Il ne sert à rien de promouvoir fortement un site si le visiteur ne peut pas le réserver, s’y rendre facilement ou y recevoir un service satisfaisant.

Sortir des annonces pour construire une véritable filière…

Depuis quelques années, le tourisme gabonais bénéficie d’une attention plus importante. Des initiatives ont été engagées pour encourager le tourisme national, améliorer la visibilité de la destination et développer des hébergements à l’intérieur du pays.

Ces actions vont dans la bonne direction. Elles doivent maintenant s’inscrire dans la durée et produire des résultats que l’on peut mesurer.

Combien de jeunes ont été formés ? Combien ont trouvé un emploi durable ? Combien ont créé leur entreprise ? Quelle part des dépenses des établissements touristiques revient réellement aux communautés et aux fournisseurs locaux ? Combien de visiteurs reviennent ou recommandent la destination ?

Ces questions sont indispensables. Le développement touristique ne peut pas être évalué uniquement à travers le nombre de manifestations organisées, de projets annoncés ou d’infrastructures inaugurées.

Il doit être apprécié à partir de son impact réel sur l’économie, les territoires et les populations.

Une chance qui doit être organisée…

Le tourisme peut devenir une chance pour la jeunesse gabonaise, mais cette chance doit être préparée et organisée.

Elle suppose une collaboration plus forte entre l’État, les collectivités locales, les établissements de formation, les opérateurs privés, les banques et les communautés. Elle demande également que les jeunes acceptent les exigences de ces métiers : la disponibilité, la discipline, la qualité du service, l’apprentissage des langues et parfois le travail loin des grands centres urbains.

Notre jeunesse peut devenir le premier visage du Gabon auprès des visiteurs. Elle peut raconter le pays, accueillir, guider, entreprendre et participer à la protection de notre patrimoine.

Encore faut-il lui ouvrir les portes de ce secteur et lui donner les outils nécessaires.

Le tourisme ne doit donc pas être considéré comme une activité secondaire ou simplement récréative. Il peut devenir un instrument de diversification économique, de valorisation de nos territoires et de création d’emplois.

Il ne s’agit pas seulement de faire venir davantage de touristes au Gabon. Il s’agit surtout de faire en sorte que leur présence crée de l’activité dans nos provinces, améliore les revenus des populations et offre de nouvelles perspectives à nos jeunes.

C’est à cette condition que le tourisme deviendra réellement une chance pour la jeunesse gabonaise.

Par Christian JOHNSON-OGOULA*

Spécialiste gabonais du tourisme et de l’écotourisme, diplômé en géographie et en tourisme culturel de l’Université Omar-Bongo.

 
GR
 

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