Entre les inaugurations que l’on célèbre et les indicateurs qui se dérobent, où loger le véritable bilan du pouvoir issu du 30 août 2023 ? À mesure que s’épuise le temps du récit fondateur, celui de la preuve s’impose. Dans cette tribune, Noël Biloghe Bi-Ndong*, président d’EPG-Diaspora et spécialiste de la gestion des risques et de la conformité, confronte méthodiquement les promesses de rupture (emploi, État de droit, souveraineté économique, dignité) aux résultats effectivement observés. Son verdict : un bilan en trompe-l’œil, une profusion de réalisations visibles qui n’a pas encore dissipé les doutes sur l’atteinte des objectifs essentiels et ne suffit pas à transformer durablement la vie des Gabonais.

Trois chiffres qui résument le bilan dit «en trompe-l’œil» analysé par Noël Biloghe Bi-Ndong, président d’EPG-Diaspora : entre le 30 août 2023 et mai 2026, la dette grimpe vers 80 % du PIB, la note souveraine est abaissée cinq fois et la promesse des 163 000 emplois reste invérifiable. ©Infographie GabonReview

 

Le 30 août 2023, les militaires prenaient le pouvoir au nom de la restauration des institutions, de la dignité retrouvée, de la justice sociale et de la rupture avec un système présenté comme à bout de souffle.

Le 12 avril 2025, Brice Clotaire Oligui Nguema devenait président élu avec un projet de société promettant l’emploi, l’État de droit, la souveraineté économique et une amélioration concrète des conditions de vie des Gabonais.

Près de trois ans après le coup d’État et plus d’un an après son élection, le temps du récit doit céder la place au temps du bilan.

Or un bilan ne consiste pas à additionner des inaugurations, des cérémonies ou des bâtiments. Il consiste à comparer ce qui a été promis à ce qui a été réalisé.

À cette aune, le Gabon fait aujourd’hui face à un bilan en trompe-l’œil.

  1. Qu’est-ce qu’un bilan ? La confusion entre activité et résultat

Un bilan ne mesure pas l’activité d’un pouvoir, mais sa capacité à tenir ses engagements.

Promettre l’emploi et construire des bâtiments administratifs ne permet pas de dire que la promesse a été tenue.

Promettre des logements tout en multipliant les déguerpissements ne constitue pas davantage un succès.

De même, inaugurer des infrastructures ne répond pas aux attentes lorsqu’elles ne résolvent ni le chômage, ni les coupures d’eau ou d’électricité.

Les Gabonais n’ont pas soutenu le changement pour obtenir davantage de cérémonies ou de bâtiments publics. Ils l’ont soutenu parce qu’on leur promettait une justice plus indépendante, un État plus transparent, davantage d’emplois et une amélioration tangible de leurs conditions de vie.

C’est uniquement à l’aune de ces engagements que le pouvoir doit être évalué.

  1. La restauration des institutions : une restauration ou une concentration du pouvoir ?

La nouvelle Constitution, la Ve République et l’organisation des élections constituent des réalisations incontestables.

Mais cette restauration institutionnelle s’est accompagnée d’un renforcement sans précédent des pouvoirs du Président, notamment avec la suppression du poste de Premier ministre.

À cela s’ajoutent les controverses ayant entouré les différents scrutins. Les critiques sur les législatives et les locales, qualifiées par certains d’« élections par procuration », ainsi que les interrogations sur le total des résultats de l’élection présidentielle, ont fragilisé la confiance de la population.

Or une institution n’est véritablement restaurée que lorsqu’elle inspire confiance. Sur ce terrain, le chantier demeure un acte manqué.

  1. L’État de droit : la promesse la plus fragilisée

Le 30 août 2023 était présenté comme un acte de libération. Pourtant, arrestations d’opposants, procédures controversées, détentions prolongées avec parfois des tortures ayant entrainé la mort, lenteurs judiciaires et restrictions des communications nourrissent aujourd’hui les accusations de dérive autoritaire.

Le paradoxe est saisissant. Le pouvoir est désormais critiqué sur certaines pratiques qu’il avait lui-même invoquées pour justifier la rupture avec le régime précédent.

Une démocratie se juge moins à la manière dont elle traite ses soutiens qu’à celle dont elle protège ses contradicteurs et garantit les droits de chacun. Sur ce terrain, les promesses de restauration de l’État de droit apparaissent parmi les plus éloignées du compte.

  1. L’économie : le triomphe du discours, l’angoisse des indicateurs

Le pouvoir met en avant plusieurs réalisations majeures comme symboles de la souveraineté économique retrouvée : le rachat d’Assala Energy, la relance de Fly Gabon, le recours au navire-centrale Karpowership pour réduire les délestages, ainsi que le lancement de nombreux grands projets d’infrastructures.

Ces initiatives traduisent une volonté réelle d’intervention de l’État dans des secteurs stratégiques.

Mais un bilan économique ne se mesure pas au nombre de projets annoncés ou d’actifs rachetés. Il se mesure à leurs résultats.

Le rachat d’Assala devait renforcer la souveraineté énergétique et accroître durablement les recettes du pays. Il a été rendu possible grâce à un financement majeur apporté par le négociant suisse Gunvor. Or cette opération est aujourd’hui entourée d’interrogations nouvelles. En Suisse, une enquête vise des faits présumés de corruption liés à cette transaction.

Dans le même temps, les principaux indicateurs économiques racontent une histoire moins favorable.

Depuis le début de la transition, le Gabon a subi cinq dégradations successives de sa note souveraine, dont la dernière en juin 2026. Les investisseurs et les agences de notation expriment ainsi une confiance de plus en plus limitée dans la trajectoire économique et financière du pays.

Ces dégradations ont des conséquences concrètes : un accès au financement plus coûteux, une attractivité réduite pour les investisseurs et des marges de manœuvre budgétaires plus faibles.

Au final, la question n’est pas de savoir si des projets ont été lancés. Elle est de savoir s’ils ont produit les résultats promis : davantage d’emplois, une croissance plus forte, un meilleur pouvoir d’achat, un accès plus fiable à l’électricité et une amélioration tangible des conditions de vie.

Sur ce terrain, le décalage entre les ambitions affichées et les résultats observés demeure important.

  1. Les 163 000 emplois : la promesse qui devient un symbole d’échec

Le 31 décembre 2024 à Makokou, Brice Clotaire Oligui Nguema annonçait la création de 163 000 emplois grâce aux grands projets engagés par son gouvernement. Cette promesse constituait le cœur du volet social de son projet de société. Elle était aussi parfaitement mesurable.

Pourtant, au 12 mai 2026, aucun bilan officiel, aucun tableau de suivi ni aucun audit indépendant ne permettent d’en vérifier la réalisation.

Dans le même temps, le chômage des jeunes demeure supérieur à 40 %, de nombreux diplômés peinent à accéder au marché du travail et une part importante des grands chantiers est réalisée par des entreprises et une main-d’œuvre étrangères.

Après trois ans de pouvoir, une question est plus que jamais d’actualité : combien de Gabonais ont effectivement trouvé un emploi grâce aux politiques conduites depuis le 30 août 2023 ?

  1. Les bourses, les retraités et la protection sociale : des avancées insuffisantes

Le rétablissement des bourses du secondaire constitue une mesure qu’il convient de reconnaître. Mais cette avancée ne saurait masquer les difficultés persistantes. De nombreux étudiants continuent de dénoncer des retards de paiement, des arriérés et une précarité qui compromet parfois la poursuite de leurs études.

La situation des retraités suscite les mêmes interrogations. Malgré plusieurs opérations de paiement, beaucoup continuent de faire état de lenteurs administratives et de difficultés pour percevoir des droits acquis après toute une vie de travail.

Une politique sociale ne se juge pas à l’annonce de quelques mesures, mais à sa capacité à garantir durablement la sécurité des plus fragiles.

  1. Les infrastructures : le cœur du bilan en trompe-l’œil

Le pouvoir fait des infrastructures la principale vitrine de son action. Des chantiers existent. Des bâtiments ont été construits. Quelques voiries ont été réalisées.

Mais les Gabonais n’avaient pas demandé davantage de bâtiments administratifs. Ils demandaient de l’emploi, de l’eau, de l’électricité, des routes praticables et une amélioration de leurs conditions de vie.

Or le réseau routier demeure largement dégradé et les difficultés quotidiennes persistent.

À cela s’ajoutent les interrogations récurrentes sur le coût de certains projets et sur les conditions d’attribution des marchés publics, souvent passés de gré à gré, avec une transparence limitée.

Une administration mieux logée ne signifie pas nécessairement une population mieux servie.

  1. Le logement : entre promesse sociale et démolitions

Le pouvoir avait promis d’améliorer les conditions de vie des populations et de faciliter l’accès au logement. Pourtant, plusieurs opérations de déguerpissement ont profondément marqué l’opinion. Elles ont laissé des familles sans solution de relogement clairement identifiée.

Le problème n’est pas seulement urbanistique. Il est humain.

Moderniser une ville est une nécessité, mais le développement perd sa légitimité lorsqu’il donne le sentiment de se construire au détriment des populations qu’il est censé protéger.

Derrière chaque habitation détruite se trouvent des familles, des économies accumulées pendant des années et souvent des enfants qui perdent leurs repères.

Un pouvoir ne se juge pas uniquement sur ce qu’il construit. Il se juge aussi à la manière dont il protège les plus vulnérables.

  1. La dignité : entre le discours et les contradictions

La dignité est sans doute le mot qui a le plus accompagné le récit du 30 août 2023. Mais la dignité ne se décrète pas, elle se constate.

Elle se mesure à l’accès à l’emploi, à la justice, à l’eau, à l’électricité, à la qualité des services publics, à la protection des familles et au respect des libertés.

Or comment parler de dignité retrouvée lorsque le chômage demeure massif, que les étudiants attendent leurs bourses, que des familles sont confrontées aux déguerpissements ou que certaines décisions, comme l’autorisation de la polygamie chez les officiers, interrogent une partie de l’opinion sur la cohérence du discours officiel ?

La dignité n’est pas un slogan. Elle est le résultat concret des politiques publiques.

  1. La dette : l’héritage laissé aux générations futures

Le pouvoir rappelle régulièrement avoir hérité d’une situation financière difficile.

Mais au moment du coup d’État du 30 août 2023, la dette publique représentait environ 56 % du PIB (DG dette publique), un niveau élevé mais encore inférieur au plafond communautaire de 70 % fixé par la CEMAC. Aujourd’hui, elle est projetée autour de 80 % du PIB.

Au-delà des chiffres, cette évolution soulève une question de responsabilité.

Une dette n’est pas un problème en soi lorsqu’elle finance des investissements productifs capables de créer de la richesse, des emplois et des recettes suffisantes pour être remboursée. En revanche, elle devient préoccupante lorsqu’elle progresse plus rapidement que les résultats qu’elle est censée produire.

Le véritable débat n’est donc pas de savoir s’il fallait investir. Il est de savoir si les choix effectués aujourd’hui permettront demain de rembourser cette dette sans compromettre les capacités d’investissement du pays ni le niveau de vie des générations futures.

Car chaque franc emprunté aujourd’hui devra être remboursé demain.

Et si les investissements réalisés ne produisent pas les effets attendus, la facture sera supportée non par ceux qui prennent les décisions aujourd’hui, mais par les Gabonais de demain.

C’est probablement l’un des principaux enjeux du mandat actuel : faire en sorte que les promesses d’aujourd’hui ne deviennent pas le poids des générations futures.

  1. Le paradoxe du pouvoir

Le bilan d’Oligui Nguema n’est pas vide. Des infrastructures ont été construites, des réformes engagées et plusieurs projets lancés.

Mais ce qui est visible ne correspond pas toujours à ce qui avait été promis. Surtout lorsque ce visible ne transforme pas durablement la vie des populations.

La rupture annoncée devait produire davantage d’emplois, un État de droit renforcé, une gouvernance plus transparente, une économie plus solide et une amélioration sensible des conditions de vie.

C’est précisément sur ces engagements que le débat demeure ouvert.

La question n’est donc pas de savoir si le pouvoir a agi. C’est précisément là que se situe le bilan en trompe-l’œil.

Le véritable paradoxe du pouvoir est d’avoir multiplié les réalisations visibles sans avoir encore dissipé les doutes sur l’atteinte de ses principaux objectifs.

  1. Le temps de la preuve a commencé

Le 30 août 2023 a suscité un immense espoir.

Mais aucun pouvoir ne peut gouverner durablement sur le souvenir d’un événement fondateur.

Trois ans plus tard, les Gabonais n’attendent plus des promesses.

Le temps de la « libération » est terminé.

Le temps du récit s’épuise.

Le temps de la preuve a commencé.

Le véritable jugement de l’histoire ne se fera ni dans les inaugurations, ni dans les discours, ni dans les campagnes de communication.

Il se fera dans les foyers privés d’eau ou d’électricité, dans les universités où les étudiants attendent leurs bourses, dans les familles confrontées au chômage, dans les tribunaux où se joue la crédibilité de la justice et dans la capacité réelle des Gabonais à vivre dignement.

Car un peuple peut accepter les difficultés lorsqu’il voit un cap, des résultats et une espérance crédible.

En revanche, il ne pardonne jamais durablement l’écart entre les promesses qui l’ont fait espérer et la réalité qu’il continue de vivre.

L’histoire ne retient pas les promesses. Elle retient ce qu’elles sont devenues.

Par Noël Biloghe Bi-Ndong*

Directeur de l’Audit et du Contrôle interne, Noël Biloghe Bi Ndong* est reconnu pour son expertise en gestion des risques, en conformité et en optimisation des processus organisationnels. Diplômé en Finance, Comptabilité, Contrôle et Audit à l’IAE (France), il préside EPG Diaspora, qu’il accompagne dans la réflexion stratégique sur la gouvernance publique et le développement économique du Gabon.

 
GR
 

1 Commentaire

  1. akoma mba dit :

    Un autre militaire viendra sûrement faire des promesses et comme plus bête qu’un gabonais tu meurs, les pauvres bougres applaudiront et rempliront les églises au lieu d’exiger des résultats.
    Aucun développement n’est possible sans routes, ni eau ni électricité.
    Quel fou viendra investir dans un pays où l’on vous coupe le courant sans vergogne? On n’est pas sorti de l’auberge

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