Affaire Agropag : les limites d’une méthode
La démission de Raymond Ndong Sima ne saurait être réduite à un banal conflit entre un président de conseil d’administration et un directeur général. Elle invite à jeter un regard lucide sur le legs de la Transition.

Née en février 2026, Agropag s’est substituée à la Société d’agriculture et d’élevage du Gabon (SAEG), créée un an plus tôt, en pleine Transition. L’affaire invite ainsi à jeter un regard plus large sur les réformes engagées durant la Transition. © D.R.
Loin de toute hyperbole, on peut parler d’une affaire emblématique. La société Agro-pastorale du Gabon (Agropag) traverse une zone de turbulence. Les uns la disent au bord du dépôt de bilan. Les autres la présentent comme mort-née. Au-delà des difficultés propres à cette structure, cette crise pose une interrogation plus fondamentale : dans quelles conditions crée-t-on les entités publiques aujourd’hui ? Plus largement, elle met en lumière les limites de la méthode ayant présidé à la conduite de nombreuses réformes, y compris durant la Transition. Et pour cause : la démission de Raymond Ndong Sima ne surprend pas seulement par sa forme. Elle interpelle aussi au regard des raisons avancées. L’ancien Premier ministre de la Transition affirme avoir convoqué cinq sessions du conseil d’administration en l’espace de trois mois. Il soutient s’être ensuite heurté au refus du directeur général d’en appliquer les délibérations. Une telle accusation ne saurait relever du différend personnel tant elle touche à la gouvernance et soulève des questions de droit.
Au-delà des personnes
Les révélations entendues ces dernier jours renforcent ce sentiment. On parle de salaires impayés depuis plusieurs mois, d’une ordonnance de création retoquée par le Parlement et même d’une enveloppe de 9,2 milliards gérée à la petite semaine. Pour couronner le tout, on se retrouve avec un président du conseil d’administration démissionnaire et un directeur général contesté, renvoyé à des accusations portées contre lui dans un passé pas si lointain.
Dans un tel climat, l’annonce d’une conférence de presse laissait présager une escalade. Si une minorité attendait des explications, la majorité redoutait un déballage. Comme on pouvait l’anticiper, le report de ce rendez-vous alimente les rumeurs. Pourtant, une entreprise publique ne peut fonctionner dans l’ambiguïté. Les responsabilités doivent être établies. Les compétences respectées. Les décisions effectivement appliquées. Pour sa part, l’État actionnaire doit assumer son rôle d’impulsion et de contrôle. À défaut, la gouvernance restera aléatoire, soumise aux caprices personnels. Sans règles connues de tous, sans mécanismes garantissant leur application, aucune organisation ne peut produire les résultats attendus.
Réduire cette affaire à un banal conflit entre un président de conseil d’administration et un directeur général serait une erreur. L’enjeu va au-delà des personnes. Née en février 2026, Agropag s’est substituée à la Société d’agriculture et d’élevage du Gabon (SAEG), créée un an plus tôt, en pleine Transition. Deux structures, un même objet et une succession éclair. Sans évaluation aucune, une réforme a effacé une autre. Sans explication réelle, une entité publique a remplacé une autre de même nature. Inévitablement, cette cadence nourrit le soupçon. Aujourd’hui encore, personne ne peut donner les raisons de la disparition de la SAEG. Nul ne peut identifier la valeur ajoutée ou les spécificités censées distinguer Agropag de sa devancière. L’action concrète aurait-elle précédé la conception ? Les textes auraient-ils été initié sans réflexion de fond ?
Evaluer, corriger et renforcer
Aucune réforme ne trouve sa justification dans sa seule proclamation. Une ordonnance n’est pas, par elle-même, un gage de bonne gouvernance. Un changement de dénomination ou de statut juridique ne transforme pas structurellement une organisation. Une nouvelle entité ne garantit ni efficacité, ni transparence, ni responsabilité. L’intention ne remplace jamais les résultats, seul et unique critère objectif d’appréciation. L’affaire Agropag invite ainsi à jeter un regard plus large sur les réformes engagées durant la Transition. Certes, nombre d’entre elles répondaient à une volonté de modernisation ou de rupture avec les pratiques anciennes. Mais, d’autres semblent avoir été conduites dans la précipitation. Le moment est peut-être venu d’en mesurer les effets. Si certaines produisent incontestablement les résultats attendus, d’autres doivent être ajustées, corrigées ou repensées. Il ne s’agit pas encore de dresser le bilan de la Transition. Mais il devient difficile de ne pas interroger la pertinence de certains choix.
Cette affaire révèle enfin une autre réalité rarement évoquée avec franchise : les difficultés apparues avec la suppression de la fonction de Premier ministre. En théorie, cette réforme poursuivait un objectif de simplification de l’exécutif. Dans les faits, elle a supprimé une autorité d’arbitrage et de conciliation. L’épisode Agropag en apporte une éclatante et supplémentaire illustration. D’où la nécessité de jeter un regard lucide sur le legs de la Transition. S’y refuser reviendrait à considérer toutes ses réformes comme intangibles et toutes ses créations administratives comme irréprochables. Or, la démission de Raymond Ndong Sima offre peut-être une occasion d’évaluer, corriger et renforcer l’existant. Après tout, la solidité d’un État dépend d’abord de la qualité des institutions, de la cohérence de ses réformes et de la capacité de ses animateurs à reconnaître les faiblesses avant la survenue de crises durables.















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