Au Gabon, prospérer dans les affaires, décrocher de grands marchés et être réputé proche du Palais suffisent-ils désormais à vous placer sous présomption ? Que ces relations avec l’État soient scrutées est légitime, voire nécessaire. Mais lorsque la proximité devient l’explication presque automatique de la réussite, que l’origine étrangère s’invite dans le récit et que le soupçon répété prend les apparences du réel, la frontière se brouille entre investigation et procès de réputation. Pourtant, derrière les hommes montrés du doigt, un grand absent : l’État, qui attribue les marchés, délivre les permis et détient les documents capables de dissiper, ou de confirmer, bien de soupçons… nuisibles au climat des affaires.

Entre l’ombre du Palais et la lumière crue des rumeurs, la vérité peine à se faire une place dans la médiasphère gabonaise et panafricaine. © Gabonreview (montage)

 

Une poignée de main, une photo au Palais, un marché remporté : voilà, au Gabon, tout ce qu’il faut pour construire un coupable. Nul besoin d’instruction, nul besoin de preuve : la rumeur instruit, la répétition juge, les réseaux sociaux exécutent. Khalil Rihan, entrepreneur dans le Bâtiment et services divers maintenant ‘’réputé’’ détenir un portefeuille minier considérable, Mahamadou Bonkoungou, entrepreneur burkinabè à la tête d’EBOMAF, ou encore Seydou Kane, récemment nommé conseiller stratégique du président de la Fédération des entreprises du Gabon (FEG) : ces trois trajectoires n’ont rien de commun, sinon d’être systématiquement racontées à travers leurs relations supposées avec le pouvoir, jamais à travers leurs bilans, leurs emplois créés ou leurs infrastructures livrées.

Cette paresse intellectuelle porte un nom : le procès par association. Elle prospère précisément là où l’enquête véritable renonce à se donner la peine d’exister.

L’investigation légitime, la déduction frauduleuse

Qu’un entrepreneur tirant l’essentiel de son chiffre d’affaires de la commande publique soit scruté, cela relève de l’hygiène démocratique élémentaire. Qui obtient les marchés ? À quels montants ? Pourquoi le gré à gré plutôt que l’appel d’offres ? Qui se dissimule réellement derrière les sociétés bénéficiaires ? Ces questions ne se discutent pas, elles s’imposent à quiconque prétend informer sur l’argent public.

Mais un glissement s’opère, feutré, entre quatre notions qu’une presse pressée confond avec constance : proximité, influence, faveur, illégalité.

Serrer la main du chef de l’État ne constitue pas une preuve d’attribution. Franchir le seuil du Palais n’évince aucun concurrent par magie. Un entrepreneur ayant accumulé les marchés mérite d’être passé au crible, certes, mais l’accumulation seule ne constitue jamais une démonstration. Un journalisme ayant confondu le volume des contrats et la preuve de la faute n’enquête plus : il accuse, puis cherche des indices pour justifier a posteriori ce qu’il a déjà décidé de croire.

L’engrenage qui se nourrit de lui-même

Le mécanisme mérite d’être décrit dans sa froide logique circulaire. Un contrat est décroché : la réussite s’explique par la proximité présumée. Cette proximité, à son tour, établit une influence. Cette influence explique le contrat suivant. Lequel vient, enfin, confirmer la proximité initialement postulée. La boucle se referme, parfaite, hermétique, sans qu’aucun maillon n’ait jamais été soumis à l’épreuve des faits. Il est à craindre que d’autres figures montantes du BTP gabonais, à mesure que leurs succès s’accumulent, risquent de basculer demain dans la même mécanique, qu’ils aient ou non quoi que ce soit à se reprocher.

Une question, pourtant décisive, reste soigneusement esquivée : l’entrepreneur prospère-t-il parce qu’il est proche du pouvoir, ou son poids économique grandissant fait-il de lui, mécaniquement, un interlocuteur que le pouvoir ne peut plus contourner ? Les deux trajectoires existent, parfois séparément, parfois enchevêtrées. Trancher entre elles constitue précisément le métier de journaliste. Présumer l’une par l’autre en constitue l’abandon pur et simple.

À force de personnaliser chaque scandale autour de son bénéficiaire privé, la presse gabonaise et même continentale dite confidentielle et spécialisée dans les arcanes du pouvoir, disculpe, par pure omission, l’acteur détenant l’essentiel des réponses : l’administration elle-même, dépositaire des contrats, des grilles d’évaluation, des justificatifs de gré à gré. Tant qu’elle les gardera hors de portée du public, elle offrira un boulevard à l’interprétation la plus commode. L’opacité publique n’est jamais un simple dysfonctionnement administratif : elle est la matière première industrielle du soupçon privé.

L’origine, nouveau chef d’accusation implicite

Plusieurs entrepreneurs visés par ces controverses sont d’origine libanaise, malienne, burkinabè, ou issus de familles installées au Gabon depuis des décennies. «Homme d’affaires libanais», «entrepreneur malien», «milliardaire burkinabè» : ces formules, exactes sur le plan factuel, glissent insensiblement d’une précision biographique vers une grille de lecture de la réussite elle-même, comme si la nationalité expliquait la fortune mieux qu’un bilan comptable. Poserait-on les mêmes questions à un entrepreneur dont personne ne songerait à rappeler les origines ? Chacun connaît déjà la réponse, ce qui devrait suffire à l’interdire.

Dix reprises ne fabriquent jamais une preuve

Internet excelle à transformer la répétition en certitude. Un média publie, un second reprend, un blog cite le second, les réseaux dispersent l’ensemble. Six mois plus tard, dix publications circulent sans qu’une seule source indépendante supplémentaire n’ait jamais été produite. La répétition gonfle la notoriété d’une accusation ; elle n’augmente jamais sa valeur probatoire. Un journalisme digne de ce nom remonte systématiquement à la source première et distingue, sans complaisance, ce qui est établi, ce qui est allégué et ce qui demeure, simplement, invérifiable.

L’homme d’affaires proche du pouvoir ne mérite aucune immunité. Mais la seule proximité ne vaut jamais culpabilité, et un pays cherchant à convaincre des investisseurs ne peut se permettre de transformer chaque relation professionnelle en dossier d’instruction informel. Tant que l’État persistera à dissimuler les conditions d’attribution de ses marchés, il continuera de nourrir, de ses propres mains, la mécanique qu’il feint parfois de déplorer. Éclairer n’est pas condamner. C’est précisément la différence que le Gabon, aujourd’hui, peine encore à assumer jusqu’au bout.

 
GR
 

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