Pas de retour direct à Libreville. Au terme de la visite d’État de Brice Clotaire Oligui Nguema en France, une partie de la délégation gabonaise ne rentrera pas au pays : elle met directement le cap sur Perth, en Australie occidentale, au siège de Fortescue. Aucun communiqué n’a annoncé ce crochet. Et ce n’est pas la géologie de Belinga qui y sera discutée, mais le contrôle des infrastructures censées en évacuer le minerai. Un port en eau profonde, 535 kilomètres de rail, un barrage de 400 mégawatts : le plus grand chantier industriel jamais engagé au Gabon se jouera pour partie à quinze mille kilomètres de Libreville.

Le vice-président du gouvernement Hermann Immongault, le ministre des Mines et des Ressources géologiques Sosthène Nguema Nguema et le ministre de l’Industrie et de la Transformation locale Lubin Ntoutoume. Trois portefeuilles, une destination : Perth, au siège de Fortescue. © Montage GabonReview

 

Paris a peu donné sur le manganèse. Le bras de fer engagé avec Eramet sur la transformation locale n’aurait pas connu à l’Élysée le dénouement espéré par Libreville, et c’est peut-être là qu’il faut chercher l’origine de ce détour par l’Australie, absent de tout programme officiel. Car le dossier qui attend la délégation à Perth pose exactement la même question, à un autre métal et à un autre opérateur : qui tient les infrastructures ?

La délégation vers l’Australie serait conduite par le vice-président du gouvernement, Hermann Immongault, et comprendrait le ministre des Mines et des Ressources géologiques, Sosthène Nguema Nguema, ainsi que le ministre de l’Industrie et de la Transformation locale, Lubin Ntoutoume. Selon nos informations, l’invitation australienne aurait initialement visé le chef de l’État en personne, Fortescue souhaitant lui faire visiter dans le Pilbara sa mine, son chemin de fer et son port. Brice Clotaire Oligui Nguema ne ferait pas le voyage.

Les canaux de l’insatisfaction

De la mine au navire, la chaîne d’évacuation du fer de Belinga. Le schéma présenté au chef de l’État le 13 décembre 2025 par Andrew Forrest plaçait la mine, les 535 kilomètres de voie ferrée, le port en eau profonde de Kobé-Kobé et le barrage de Booué sous la responsabilité du seul groupe Fortescue. La convention signée le 23 avril 2026 avec Africa Global Logistics a ouvert le périmètre à China Railway pour le rail, à EDF et Sinohydro pour l’énergie et à Trafigura pour la commercialisation. Infographie © GabonReview

L’origine du malaise, elle, est documentée. Le 23 avril 2026, l’État gabonais signait une convention tripartite avec Africa Global Logistics et la banque d’affaires Algest Investment Bank, confiant à AGL la réalisation du port en eau profonde de Kobé-Kobé. La solution intégrée qu’Andrew Forrest avait présenté au chef de l’État le 13 décembre 2025, couvrant la mine, le rail, le port et l’énergie, se trouvait ainsi vidée de trois de ses quatre volets.

Le fondateur et président exécutif de Fortescue en aurait pris ombrage. De sources concordantes, les messages d’insatisfaction du groupe auraient transité vers Libreville par deux canaux successifs : d’abord le Haut-Commissaire du Royaume-Uni auprès de la République gabonaise, Simon Day, puis le directeur général d’Ivindo Iron et président Afrique du groupe, Edward Kalajzic. Le recours à un canal diplomatique pour relayer les préoccupations d’un opérateur minier donnerait la mesure de l’enjeu tel que celui-ci l’évalue.

Le précédent Comilog

Deux considérations auraient conduit l’État à démembrer le schéma intégré. La première tiendrait au calendrier : le projet est entre les mains de Fortescue depuis 2023 sans que la centrale hydroélectrique, le chemin de fer ou le port aient été engagés. La seconde tiendrait au retour d’expérience gabonais avec Eramet et sa filiale Comilog, qui maîtrise à la fois la mine de manganèse de Moanda, le Transgabonais et le terminal minéralier d’Owendo.

Ce précédent structurerait aujourd’hui la lecture de Libreville. Lorsque les discussions sur la transformation locale du manganèse s’enlisent, l’opérateur disposerait d’un levier sur les infrastructures qu’il exploite. Le cas de Baniaka, mine de fer du Haut-Ogooué détenue par l’australien Genmin, serait cité en interne comme illustration : tarifs revus, tonnages transportables réduits, ouverture repoussée. Les publications de la société cotée à Sydney corroborent partiellement ce constat, l’addendum à son étude de préfaisabilité ayant été repoussé en cours d’année en raison, selon ses propres termes, de négociations avec les prestataires ferroviaires et portuaires sur les tarifs et les capacités.

Se dessinerait ainsi une ligne nouvelle : l’État conserverait la main sur les infrastructures, y compris celles construites par des tiers, les prêts et garanties étant adossés au Trésor gabonais. «Aucun opérateur n’aura plus les pleins pouvoirs sur une infrastructure gabonaise», confie-t-on de source gouvernementale. Les conventions en cours de rédaction sur le port et le chemin de fer minéralier seraient conçues dans cet esprit.

Le modèle du Pilbara, en trois lignes

Fortescue s’est construit en Australie-Occidentale sur un handicap : un minerai de teneur moyenne, autour de 57 %, vendu avec décote. Faute d’accès aux voies ferrées de BHP et de Rio Tinto, le groupe a bâti les siennes, quelque 620 kilomètres jusqu’à Port Hedland, ainsi que ses postes à quai et sa flotte de minéraliers. En maîtrisant chaque maillon entre le front de taille et la cale du navire, il a compensé la qualité par le coût, jusqu’à figurer parmi les producteurs les moins chers au monde.

Le schéma gabonais inverse cette logique. À Belinga, Fortescue disposerait du meilleur minerai du dossier, 65 % de teneur, mais dépendrait du rail de China Railway, du port d’AGL, de l’énergie d’EDF et Sinohydro et de la commercialisation de Trafigura. Soit la position exacte dont il lui a fallu dix ans pour s’extraire dans le Pilbara.

Un protocole d’accord en suspens

Fortescue aurait soumis à la partie gabonaise un protocole d’accord en vue de la rencontre de Perth. Selon certaines sources, ce texte ne sera pas signé en l’état. Le dossier proposé rouvrirait le volet infrastructures en y introduisant un opérateur chinois choisi par le groupe australien, ce que Libreville lirait comme une manière de revenir sur l’arbitrage d’avril. La position gabonaise tiendrait en une phrase : si un opérateur chinois doit intervenir, il signerait avec l’État, non avec Fortescue.

Resterait enfin une logique de repli, rarement formulée. En engageant le port et le chemin de fer indépendamment de l’exploitant minier, l’État se garantirait un actif résiduel. Si le gisement n’entrait pas en production dans les délais annoncés, les infrastructures d’évacuation existeraient et tout repreneur les trouverait en place. Un pari sur la séquence, à rebours de l’usage dans l’industrie, mais qui priverait l’opérateur de son principal moyen de pression.

 
GR
 

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