Entre deux élections
Conquérir le pouvoir, distribuer les places, compter les fidèles : mais que reste-t-il au citoyen une fois les urnes rangées ? Derrière les querelles de direction, les congrès et la mise en conformité des partis politiques gabonais, une exigence peine à s’imposer : celle de leur utilité pour le peuple. Ike Ngouoni Aila Oyouomi* interroge cet écart entre les ambitions des appareils politiques et les attentes de ceux qui votent. Avec une question qui engage toutes les formations : que permettent-elles de changer à ceux qui ne réclament aucun poste ?

À quoi sert un parti politique s’il ne porte pas les attentes du peuple jusqu’à la rive où l’on décide ? (illustration IA) © GabonReview/Midjourney
Avant l’échéance de mise en conformité, le Gabon comptait cent quatre partis politiques. Ces dernières semaines, trois affaires les ont remis en pleine lumière : la réforme de la loi qui les encadre, contestée devant la Cour constitutionnelle, la querelle de l’ancien parti dominant sur la question de savoir qui le dirige légitimement, et le congrès du parti au pouvoir, fixé au 5 décembre. Une loi, une querelle, un congrès. Dans aucune des trois, la question centrale n’est ce que ces partis font pour ceux qui votent.
Cela dit moins l’état d’esprit de leurs dirigeants que la fonction que ces organisations remplissent. Un parti, chez nous, sert d’abord deux publics. Ceux qui visent le pouvoir y trouvent une porte, un rang, une proximité. Ceux qui l’exercent y trouvent une légitimité, un réservoir de noms et une majorité à portée de vote. Ces deux utilités sont réelles et ne scandalisent personne. Elles ne sont simplement pas celles que le citoyen attend. Cette fonction n’a rien de neuf. Le Parti démocratique gabonais est né en 1968 comme parti unique, et pendant plus de vingt ans appartenir au parti fut le chemin le plus court vers un poste. La Conférence nationale de 1990 a rouvert le pluralisme. L’habitude de voir dans le parti une porte d’entrée plutôt qu’un service a survécu aux changements de sigle et de régime.
Les partis ne sont pas absents entre deux scrutins. Certains réunissent des habitants, installent des coordinations de quartier, recueillent des doléances. Les Gabonais, eux non plus, ne se désintéressent pas de la politique : ils en suivent les nominations, les disgrâces, les rapprochements. Cette activité est réelle. La question est de savoir ce qu’elle produit. Une rencontre peut servir à écouter, à recruter, à entretenir une fidélité, à préparer une candidature, et ces fonctions coexistent. Ce que le citoyen attend de plus tient en peu de chose : qu’on lui explique une décision, qu’on rassemble les difficultés que chacun affronte isolément, qu’on les porte devant les responsables et qu’on revienne lui dire ce qui a été obtenu.
On dit chez nous qu’on ne traverse pas le fleuve sans connaître ses courants. Un parti devrait être ce passeur, celui qui connaît à la fois la rive où l’on vit et la rive où l’on décide, et qui sait ce que chacune attend de l’autre. Plus d’une centaine de pirogues ont été mises à l’eau. Toutes ne font pas la traversée : ce que les gens disent devient trop rarement ce que décide une institution.
Il y a aussi cette crainte de rester l’« Okoukoute », celui qui regarde passer les occasions pendant que d’autres trouvent leur place. Elle nourrit un rapport ambivalent au pouvoir : on en dénonce les avantages tout en redoutant d’en être durablement exclu. Le parti devient alors un lieu où chacun espère trouver une issue personnelle, bien avant d’y construire une réponse commune. Je pense à un jeune de vingt ou trente ans. Sa question est autre : « Qu’est-ce que je peux y faire ? » Peut-il y défendre une idée, contester une orientation, conduire une initiative et voir son travail compter ? On ne peut pas lui demander de s’engager si tout est décidé avant son arrivée. Une place dans un cortège ou dans un bureau de jeunesse ne lui donne pas nécessairement une voix. Encore faut-il que son engagement puisse changer quelque chose dans le parti, puis à travers lui.
La querelle de l’ancien parti dominant pose une question de droit interne légitime : à qui appartient un sigle quand ses dirigeants se contestent. Elle se règle entre membres, devant les instances ou devant les juges, sans que l’électeur y ait voix. Le premier congrès ordinaire du parti au pouvoir dira beaucoup de l’organisation d’une formation jeune. Reste à savoir quelle place il donnera aux engagements envers ceux qui l’ont portée. La réforme de la loi compte, trie, met en conformité, et il y a de bonnes raisons de faire le ménage parmi plus d’une centaine de formations. Cette arithmétique ne dit pas l’essentiel : combien de ces partis, une fois déclarés en règle, auront quelque chose à offrir à un citoyen un mardi ordinaire ? Un parti peut survivre à la loi, à la querelle et au congrès sans avoir servi à grand monde en dehors de ses membres. Les partis ont des statuts pour dire qui les dirige, des lois pour dire s’ils sont en règle, des congrès pour se compter. Il faudra savoir devant qui ils rendent compte, entre deux scrutins, de ce qu’ils font pour le citoyen. Cette exigence vaut aussi pour ceux qui ont créé un parti.
Entre deux élections, que permettent les partis à ceux qui ne cherchent ni investiture ni nomination, mais veulent peser sur la vie du pays ?
Ike NGOUONI AILA OYOUOMI*
Président, AILA, Cabinet de conseil stratégique
















0 commentaire
Be the first one to leave a comment.