Alors que l’Afrique demeure l’épicentre mondial de l’épidémie de VIH/sida, quatre États africains – le Burkina Faso, le Burundi, le Niger et le Sénégal – ont choisi, aux côtés des États-Unis, de la Russie, d’Israël et de la Corée du Nord, de voter contre la nouvelle déclaration politique adoptée par l’Assemblée générale des Nations unies. Un vote qui illustre la montée des fractures idéologiques au sein du multilatéralisme et confirme que la lutte contre le VIH ne bénéficie plus du consensus international qui l’avait longtemps portée. Le Gabon, quant à lui, a voté en faveur du texte.

Des résultats après un vote de l’Assemblée générale des Nations Unies (photo d’archives). © ONU/Manuel Elías

 

Pendant plus de vingt ans, la lutte contre le VIH/sida figurait parmi les rares dossiers capables de dépasser les rivalités diplomatiques. Les débats des 22 et 23 juin, lors de la 80e session de l’Assemblée générale des Nations unies à New York, ont montré que cette époque appartient désormais au passé.

Adoptée par 149 États parmi lesquels le Gabon, la nouvelle déclaration politique visant à remettre le monde sur la trajectoire d’une élimination du sida comme menace de santé publique d’ici à 2030 a certes recueilli une très large majorité. Mais le vote contre de huit pays – les États-Unis, la Russie, Israël, le Burkina Faso, le Burundi, la Corée du Nord, le Niger et le Sénégal – ainsi que les quatorze abstentions enregistrées témoignent d’un multilatéralisme de plus en plus fragmenté.

Des pays africains à contre-courant

Le vote négatif du Burkina Faso, du Burundi, du Niger et du Sénégal retient particulièrement l’attention. Le continent africain demeure en effet celui qui supporte la plus lourde charge de l’épidémie mondiale de VIH. Pourtant, plusieurs de ses États ont choisi de rejeter un texte destiné à accélérer la prévention, le dépistage et l’accès aux traitements.

Le paradoxe est d’autant plus frappant qu’aucun des pays opposés à la déclaration n’a réellement contesté ses objectifs sanitaires. Les désaccords ont porté presque exclusivement sur des questions de droits humains, de genre, de propriété intellectuelle, de souveraineté nationale ou encore de commerce international.

Au fil des négociations, le virus lui-même est progressivement passé au second plan, éclipsé par des affrontements idéologiques qui traversent désormais la plupart des débats onusiens.

Washington dénonce un texte «clivant»

Le tableau des résultats après le vote. © D.R.

Premier contributeur historique de la lutte mondiale contre le sida, les États-Unis ont rappelé avoir consacré plus de 100 milliards de dollars à cette cause dans plus de cinquante pays.

«Nos efforts ont permis de sauver environ 26 millions de vies, d’offrir un traitement antirétroviral à plus de 20 millions de personnes et d’empêcher que plus de cinq millions d’enfants naissent avec le VIH», a déclaré la représentante américaine, Tammy Bruce.

Mais Washington estime que le texte adopté s’éloigne de son objectif initial.

«Nous regrettons qu’un consensus n’ait pas été atteint aujourd’hui en raison des insuffisances du texte lui-même, qui aurait dû rester résolument concentré sur l’objectif urgent de mettre fin au VIH/sida comme menace pour la santé publique d’ici à 2030», a-t-elle affirmé.

Les autorités américaines contestent notamment les références aux droits sexuels et reproductifs, aux questions de genre ainsi que les dispositions favorisant le transfert de technologies vers les pays en développement pour la production de médicaments contre le VIH. Elles rejettent également les passages critiquant les sanctions économiques unilatérales.

«Nous avons clairement rappelé notre position de longue date sur la protection de la propriété intellectuelle et sur la nécessité que les transferts de technologie reposent sur une base volontaire et sur des conditions mutuellement convenues», a insisté Tammy Bruce.

Moscou refuse le langage sur le genre

La Russie a développé une argumentation différente, mais est parvenue à la même conclusion. Son représentant a expliqué que Moscou avait participé «de manière constructive» aux négociations avant de juger que le texte comportait «une multitude de dispositions qui constituent des lignes rouges».

Selon lui, la déclaration contient «une vingtaine de dispositions inacceptables» imposant «des notions scientifiquement douteuses» ainsi qu’un «langage non consensuel sur le genre».

«Ce document ne nous unit pas. Il nous divise. Il ne nous pousse pas à avancer ; il nous contraint à nous arrêter pour nous enliser dans des discussions qui nuisent à la lutte globale contre le VIH/sida», a déclaré le diplomate russe.

Cette position s’inscrit dans la ligne défendue depuis plusieurs années par Moscou dans les négociations relatives aux droits humains, notamment son opposition aux références au genre, aux politiques destinées aux personnes LGBT+ et aux stratégies de réduction des risques pour les usagers de drogues injectables.

Une coopération internationale qui s’effrite

Le vote intervient alors même que les agences spécialisées alertent sur un ralentissement préoccupant de la réponse mondiale au VIH.

La déclaration reconnaît que les objectifs fixés pour 2025 ne seront pas atteints et que le monde n’est plus sur la trajectoire permettant de mettre fin au sida d’ici à 2030. Elle souligne également que le financement international accuse déjà un déficit estimé à 3,2 milliards de dollars, dans un contexte marqué par la réduction de plusieurs programmes d’aide extérieure.

Chaque année, rappelle le texte, l’épidémie continue de provoquer près de 1,2 million de nouvelles infections et environ 570 000 décès dans le monde.

Au terme des débats, le constat dépasse largement le seul enjeu sanitaire. Longtemps présenté comme un modèle de coopération internationale, le combat contre le VIH/sida est désormais rattrapé par les fractures géopolitiques qui traversent les Nations unies. Là où prévalait autrefois le consensus face à une menace commune, les considérations idéologiques, diplomatiques et économiques tendent désormais à primer, y compris sur l’une des plus grandes urgences sanitaires mondiales.

 
GR
 

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