Opposant historique, vétéran du pétrole, patron de la Task Force, pasteur devenu acteur politique, journaliste passée à la Présidence, avocat désormais député, vieux routier de la politique et magistrat de haut rang : parmi la longue liste des personnalités appelées à recevoir la Médaille de la Libération le 30 août à Makokou, GabonReview a choisi de s’arrêter sur huit civils. Pas nécessairement les plus importants, encore moins les seuls devant être retenus, mais huit trajectoires qui, mises bout à bout, racontent quelque chose du Gabon d’avant et d’après le 30 août 2023.

Benoît Mouity Nzamba, Charles Tchen, Pierre Duro, Mike Jocktane, Lydie Patricia Mouellet, Charles-Henri Gey, Jacques Lebama et Raphaël Ngazouzé. Huit visages, huit trajectoires, une même Médaille de la Libération : de l’opposition historique aux cercles du pouvoir, du pétrole à la justice, huit civils singuliers parmi les décorés du 30 août à Makokou. © GabonReview (compilation)

 

Ils seront nombreux à être décorés dimanche 30 août à Makokou, à l’occasion de la troisième édition de la Fête nationale de la Libération. La liste mêle militaires et civils, hauts responsables en fonction, anciens dignitaires, élus, religieux, acteurs économiques ou personnalités plus discrètes. Plutôt que de dérouler cet inventaire, GabonReview en a extrait huit noms civils. Un choix assumé et forcément subjectif : certains sont familiers du grand public, d’autres beaucoup moins. Leur juxtaposition offre surtout un curieux raccourci de l’histoire politique et institutionnelle récente du pays.

Joseph Benoît Mouity Nzamba, l’opposant de la vieille école

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Son nom renvoie à une époque où le multipartisme gabonais retrouvait droit de cité. Joseph Benoît Mouity Nzamba dirige le Parti gabonais du progrès (PGP), formation née dans le bouillonnement politique du début des années 1990 et marquée par les figures de Pierre-Louis Agondjo Okawé et Joseph Rendjambé. Plus de trois décennies après la Conférence nationale, Mouity Nzamba demeure politiquement actif. En janvier 2026 encore, il alertait publiquement sur ce qu’il considère comme un risque de dérive autoritaire du nouveau régime. Sa promotion au grade de Commandeur est donc intéressante : voici un opposant historique, qui n’a pas renoncé à la critique du pouvoir, honoré au titre d’une fête érigée par celui-ci en symbole de la rupture du 30 août.

Charles Tchen, un demi-siècle ou presque dans le pétrole

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Le grand public connaît peut-être moins son visage que son secteur d’activité. Charles Tchen appartient pourtant aux vétérans de l’industrie pétrolière gabonaise. Ancien cadre dirigeant de Shell Gabon, il fonde en 2000 à Libreville Independent Petroleum Consultants (IPC), société de conseil tournée vers l’exploration et la production pétrolières dans le golfe de Guinée. Aujourd’hui encore, il demeure présent dans les organisations professionnelles défendant les entreprises gabonaises du secteur. À travers son parcours se lit une partie de l’histoire économique du pays : celle du pétrole, des grandes compagnies internationales et, plus récemment, de la volonté de voir davantage d’entreprises nationales prendre leur place dans cette industrie stratégique.

Pierre Duro, l’homme qui regarde dans les comptes

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Controversé, aimé par certains, détesté par d’autres, mais ne laissant personne indifférent, son nom apparaît régulièrement lorsqu’un gros dossier financier de l’État remonte à la surface. Pierre Duro dirige la Task Force chargée du contrôle, de l’audit et de la vérification des dettes intérieure et extérieure. Sa particularité est d’avoir exercé cette mission avant comme après le 30 août 2023. Réactivé à la tête de la structure par Brice Clotaire Oligui Nguema dès septembre 2023, il dispose aujourd’hui de prérogatives considérables. Africa Intelligence indiquait encore en juillet dernier qu’il bénéficie depuis 2024 de pouvoirs d’officier de police judiciaire.  Sa décoration est donc l’une des plus remarquables de cette sélection : elle récompense un homme que le changement de régime n’a pas écarté, mais au contraire renforcé, jusqu’à en faire l’un des principaux gardiens de la frontière entre ce que l’État reconnaît devoir et ce qu’il refuse désormais de payer.

Mike Jocktane, du palais à l’opposition, puis à l’après-Bongo

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Pasteur et évêque protestant, Mike Jocktane possède l’un des parcours les plus sinueux de cette sélection. Il a fréquenté le sommet de l’État sous Omar Bongo, avant de rejoindre l’opposition aux côtés du défunt et mythique André Mba Obame dans l’Union nationale (UN), et de devenir l’un des adversaires du régime d’Ali Bongo. Candidat déclaré à la présidentielle de 2023, il s’était finalement rangé derrière la candidature consensuelle d’Albert Ondo Ossa et avait participé à sa campagne. Après le renversement d’Ali Bongo et une équipée, aussi problématique que suspicieuse, en Guinée Equatoriale, son positionnement s’est progressivement rapproché du nouvel ordre politique. Religion, palais présidentiel, opposition, présidentielle puis recomposition de l’après-30 août : en une vingtaine d’années, Jocktane aura pratiquement traversé tous les espaces de la vie politique gabonaise.

Les trois premières personnalités de cette sélection seront élevées au grade de Commandeur. Mike Jocktane, comme les quatre personnalités qui suivent, recevra la Médaille de la Libération au grade de Chevalier.

Lydie Patricia Mouellet Bassissa, du JT à la communication présidentielle

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Pendant des années, son visage a été celui de l’information télévisée publique. Journaliste et ancienne présentatrice à Gabon Télévision, Lydie Patricia Mouellet Bassissa a ensuite dirigé l’information de la chaîne. Depuis le Conseil des ministres du 8 mai 2025, elle occupe une tout autre position : Conseiller spécial, chef du Département Communication de la Présidence de la République. Elle se trouve ainsi au centre du dispositif chargé d’organiser et de porter la communication présidentielle. Sa trajectoire illustre à sa manière le passage des médias aux cercles de décision, mais aussi la place prise par des professionnels de la communication dans la construction de l’image du nouveau pouvoir.

Charles-Henri Gey, de la robe noire aux bancs de l’Assemblée

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Son nom a longtemps été davantage associé aux prétoires qu’aux hémicycles. Avocat à la Cour, Charles-Henri Gey est intervenu dans plusieurs affaires à forte résonance publique, notamment comme conseil de Bertrand Zibi Abeghe. La Transition lui ouvre ensuite une autre séquence : il devient député de la Transition, avant de franchir en 2025 l’étape du suffrage universel. Élu dans la Noya sous les couleurs de l’Union démocratique des bâtisseurs (UDB), il siège aujourd’hui à l’Assemblée nationale. De l’avocat engagé dans des dossiers sensibles au parlementaire de la majorité présidentielle, son itinéraire est l’un de ceux qui matérialisent le plus directement la recomposition politique née du 30 août.

Raphaël Ngazouzé, celui qui a traversé les régimes

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À Makokou, son nom résonnera particulièrement. Originaire de l’Ogooué-Ivindo, enseignant de formation, Raphaël Ngazouzé a été député pendant plusieurs mandats et ministre sous Ali Bongo. Mais le 30 août 2023 n’a pas immédiatement mis fin à sa carrière gouvernementale. Lorsque le nouveau pouvoir constitue son premier gouvernement de Transition, cet ancien cadre du PDG fait partie des personnalités conservées et prend la Fonction publique. Il quitte le gouvernement en janvier 2024. Cette capacité à passer de l’ancien système aux premiers mois de la Transition fait de lui un personnage singulier de la liste : une incarnation de ces continuités humaines qui subsistent même lorsque les régimes proclament la rupture.

Jacques Lebama, le magistrat discret au cœur des institutions

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Il est probablement le moins médiatique des huit, mais certainement pas le moins institutionnel. Magistrat, Jacques Lebama a longtemps siégé à la Cour constitutionnelle. Après le changement de régime, il rejoint la Présidence comme conseiller spécial chargé des questions juridiques. En octobre 2025, nouvelle étape : il est installé secrétaire général de la Chancellerie, poste qu’il occupe encore en 2026. Cour constitutionnelle, Présidence, ministère de la Justice : Jacques Lebama appartient à cette catégorie de hauts serviteurs de l’État dont les visages restent peu connus mais dont les fonctions les placent durablement au cœur de la mécanique institutionnelle.

Huit parcours, et presque autant de Gabon

Que disent finalement ces huit noms ? Il serait hasardeux de leur prêter un message que la liste officielle n’explicite pas. Mais leur rapprochement produit une image assez saisissante. On y trouve l’opposition historique et l’ancien système, le pétrole et la justice, la religion et les médias, la Transition et le pouvoir actuel.

Plus encore, les frontières se brouillent. Un avocat de dossiers politiquement sensibles siège aujourd’hui dans la majorité. Une journaliste est passée de l’autre côté des caméras, au cœur de la Présidence. Un homme déjà chargé d’examiner les dettes publiques sous l’ancien régime poursuit la même mission sous le nouveau. Un opposant historique, lui, continue de critiquer le pouvoir tout en étant appelé à recevoir sa médaille.

La «Libération», vue à travers ces seuls huit parcours, ne dessine donc pas un camp unique. Elle réunit des hommes et des femmes venus d’horizons parfois opposés et dont certains ont servi plusieurs époques du pouvoir gabonais.

Ce ne sont que huit noms dans une liste qui en compte bien davantage. Trois seront élevés au grade de Commandeur et cinq à celui de Chevalier. Mais, mis côte à côte, ils racontent presque trois décennies de vie politique, économique et institutionnelle gabonaise. Et derrière le métal des médailles, c’est peut-être cela qui mérite le plus d’être regardé : les trajectoires.

 
GR
 

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