La prochaine fois que vous prendrez des antibiotiques, posez-vous cette question : et s’ils ne servaient plus à rien ? Ce n’est pas une hypothèse d’école. C’est une réalité que l’Organisation mondiale de la Santé documente au Gabon dans son rapport annuel 2025, en classant la résistance aux antimicrobiens parmi les deux seuls risques sanitaires à niveau très élevé dans le pays, aux côtés de la fièvre jaune. Deux risques sur toute la liste. La catégorie maximale. La résistance aux antimicrobiens devrait déclencher des plans d’urgence, des campagnes nationales, des conférences de presse ministérielles. Ce qu’elle a déclenché au Gabon ? Rien. Pas un mot. Pas un communiqué. Pas une alerte, hormis celle du rapport de l’OMD.

Ces antibiotiques que vous achetez sans ordonnance, que vous prenez sans prescription, que vous arrêtez avant la fin du traitement : l’OMS vient de certifier qu’ils sont peut-être en train de cesser de vous soigner. Le Gabon est en zone rouge. Personne ne vous l’avait dit. © GabonReview/Illustration IA

 

La résistance aux antimicrobiens, désignée par l’acronyme RAM, est le phénomène par lequel les bactéries, virus et parasites développent une résistance aux médicaments censés les combattre. Les antibiotiques, les antiviraux, les antiparasitaires perdent progressivement leur efficacité, rendant des infections autrefois traitables potentiellement mortelles. Ce n’est pas une menace abstraite réservée aux laboratoires de recherche : c’est une réalité clinique quotidienne dans les formations sanitaires gabonaises, où la prescription anarchique d’antibiotiques, l’automédication généralisée et les ruptures de stock qui poussent les patients à interrompre leurs traitements créent exactement les conditions d’un désastre sanitaire annoncé.

Quand les médicaments cessent de soigner

L’OMS est formelle : la RAM est l’une des dix menaces sanitaires mondiales les plus graves. Elle tue déjà directement plus d’un million de personnes par an dans le monde, et contribue indirectement à plusieurs millions de décès supplémentaires. En Afrique subsaharienne, où l’accès aux antibiotiques de dernière génération est limité et où les alternatives thérapeutiques sont rares, les conséquences d’une résistance généralisée sont potentiellement catastrophiques.

Au Gabon, les conditions qui favorisent le développement de la RAM sont réunies et documentées. La prescription d’antibiotiques sans ordonnance est une pratique courante dans les pharmacies et les marchés informels. L’automédication est généralisée, notamment dans les zones périurbaines et rurales où l’accès aux formations sanitaires est limité. Les ruptures fréquentes de médicaments, documentées par le rapport OMS lui-même, poussent les patients à interrompre leurs traitements avant terme, créant précisément les conditions dans lesquelles les bactéries développent leur résistance. Et les données de surveillance de la RAM, bien que la collecte GLASS 2025 ait été lancée, restent insuffisantes pour mesurer l’ampleur réelle du problème.

Un risque très élevé, une réponse très timide

Le rapport OMS-Gabon 2025 documente les premiers pas d’une réponse institutionnelle : 37 experts formés à l’autoévaluation du système réglementaire pharmaceutique, 2 experts formés en pharmacovigilance, lancement de la collecte des données GLASS 2025 pour la surveillance de la RAM.

Des avancées réelles. Mais elles sont d’une modestie qui contraste violemment avec la classification du risque. Quand l’OMS place un risque au niveau très élevé, la réponse attendue n’est pas la formation de 37 experts et le lancement d’une collecte de données. C’est un plan national de lutte contre la RAM, doté d’un budget, d’un calendrier et d’indicateurs de résultats publics. C’est une campagne de communication grand public sur les dangers de l’automédication et de la prescription sauvage d’antibiotiques. C’est un contrôle effectif de la vente des antibiotiques sans ordonnance dans les pharmacies et les marchés. Rien de tout cela n’est documenté dans le rapport.

Le silence qui tue

La résistance aux antimicrobiens tue différemment des épidémies spectaculaires. Elle ne provoque pas de flambées visibles, pas de files d’attente aux urgences, pas d’images dramatiques. Elle tue progressivement, silencieusement, en transformant des infections banales en infections incurables. Une pneumonie qui ne répond plus aux antibiotiques. Une infection urinaire qui résiste à tous les traitements disponibles. Une tuberculose multirésistante que les médicaments standards ne peuvent plus combattre.

C’est précisément cette invisibilité qui rend le silence officiel gabonais si préoccupant. Les risques visibles mobilisent. Les risques invisibles s’accumulent. Et quand ils deviennent visibles, il est souvent trop tard pour une réponse proportionnée.

Ce que le Gabon doit faire, et vite

L’OMS, dans ses perspectives 2026-2027, plaide pour un renforcement de l’utilisation stratégique des données sanitaires et une institutionnalisation durable de la préparation aux urgences. Sur la RAM spécifiquement, cela se traduit par trois urgences concrètes.

La première : adopter et financer un Plan d’action national sur la résistance aux antimicrobiens, aligné sur le plan d’action mondial de l’OMS, avec des objectifs mesurables et un calendrier public.

La deuxième : lancer une campagne nationale de communication grand public sur les dangers de l’automédication aux antibiotiques, dans toutes les langues et sur tous les canaux accessibles aux Gabonais.

La troisième : mettre en place un contrôle effectif de la vente des antibiotiques sans ordonnance, avec des sanctions réelles pour les contrevenants.

La RAM est classée risque très élevé. Elle mérite une réponse de même niveau. Pas dans cinq ans. Maintenant.

 
GR
 

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