[Rétroviseur] 2,3 milliards pour Messi au Gabon : le jour où un chef d’État décrocha son diplôme de taxi
Environ 2,3 milliards de francs CFA pour quelques heures de présence, un tapis rouge foulé en short et baskets quand le protocole exigeait le costume-cravate, et deux premières pierres inaugurales dérobées puis jetées à la mer : voilà ce que le Gabon retient de la visite de Lionel Messi. Distingué meilleur dribbleur du Mondial 2026 et sanctuarisé dans une photo déjà mythique aux côtés de Lamine Yamal, l’Argentin s’offre une fin de règne en apothéose. Le Gabon, lui, en garde un souvenir plus singulier : ces quelques jours de juillet 2015 où le dieu du ballon rond se fit conduire par un chef d’État en personne.

Course sans compteur, ceinture en berne, fonction présidentielle aussi : le seul taxi au monde dont le chauffeur nommait les ministres et commandait à l’armée. © D.R.
Onze ans ont passé. Pendant que le reste de l’humanité disserte sur le prochain Ballon d’or et les états d’âme de la Pulga, le Gabon, fidèle à son génie propre, entretient un autre chapitre du roman messianique. Un chapitre que ni les émeutes, ni les remaniements, ni le plus élémentaire instinct de conservation n’ont réussi à effacer des mémoires. Il y a des humiliations qu’un peuple oublie. Celle-ci, il l’a encadrée.
Résumons pour les jeunes générations et les amnésiques de bonne volonté. En 2015, l’homme le plus doué de sa discipline pose le pied sur le tarmac de Libreville, le temps d’aller déposer, à Port-Gentil, une brique fondatrice sur un futur stade de la CAN 2017. Facture de l’escapade, selon France Football : environ trois millions et demi d’euros (environ 2,3 milliards de francs CFA), soit le tarif d’un caprice divin dans un pays qui rognait alors les bourses de ses étudiants au tiers et laissait ses footballeurs locaux vivoter sans salaire. Un ministre jura, la main sur le cœur et le verbe haut, que «pas un sou» n’avait bougé. On le crut avec la ferveur qu’on réserve d’ordinaire aux apparitions mariales.
Le dieu, le président et le poste de pilotage

Le protocole d’État gabonais inventait ce jour-là une prestation inédite : la magistrature suprême, option voiturier. © D.R.
L’accueil donna le ton du naufrage. Au pied de la passerelle, un aréopage de ministres en costume-cravate montait la garde, ruisselant sous le soleil équatorial, pour saluer un garçon de 28 ans vêtu pour aller tondre sa pelouse. Le tableau tenait de la nature morte flamande : d’un côté la République endimanchée jusqu’au dernier secrétaire d’État, de l’autre un demi-dieu en bermuda, souverainement indifférent à l’honneur qu’on lui faisait de transpirer en son nom. Toute une élite nationale au garde-à-vous devant un bermuda déchiré et une paire de baskets : rarement le protocole d’État aura autant ressemblé à une remise de prix de fin de colonie de vacances.
Puis vint le chef-d’œuvre, celui qui fit trois fois le tour de la planète. Sur le siège passager, le ballon d’or incarné ; au volant, ni chauffeur assermenté, ni gendarme du protocole, mais le président de la République en personne, promu voiturier pour la durée d’une balade. Un quotidien sud-américain salua la performance avec un sérieux de commande : un chef d’État africain venait de décrocher son diplôme de taxi de Messi. Et pour que le sublime touche au parfait, la ceinture de sécurité fut portée de travers, coincée sous l’aisselle, hommage vibrant au code de la route par celui-là même qui a charge de le promulguer. La clef de voûte des institutions, chef suprême des armées, dépositaire du droit de grâce, venait d’enrichir le droit constitutionnel d’un concept resté sans jurisprudence : la magistrature suprême avec option chauffeur, pourboire à discrétion.
La culotte grunge qui donna des sueurs froides au protocole

Descente du dieu : 2 milliards de francs la visite, et pas de quoi s’offrir un pantalon. En bas des marches, la République en costume ; en haut, un short en jean déchiré. © D.R.
Restait le dossier vestimentaire, qui à lui seul eût mérité un conseil des ministres extraordinaire et peut-être une saisine de la Cour constitutionnelle. Bermuda en jean savamment lacéré, tee-shirt à tête de mort, l’invité déambulait sur le tapis rouge avec la désinvolture d’un vacancier ayant confondu la piste d’aéroport avec la plage. Le forfait aurait pu passer pour de l’innocence si le même homme n’avait, sous d’autres latitudes, sacrifié sans un mot au costume-cravate : devant le pape François, à sa descente au Brésil, ou reçu par Cristina Kirchner, présidente de son propre pays. Il fallut donc se rendre à l’évidence : ce n’était pas un dieu mal élevé, c’était un dieu qui savait très exactement à qui il devait des égards, et qui avait toisé son hôte à la stricte mesure de la génuflexion qu’on lui offrait.
La cour se lança alors dans une exégèse d’une bravoure admirable. On invoqua la tempête dans un verre d’eau, les retombées touristiques imminentes, le rayonnement du pays aux quatre coins du globe. Les esprits mal tournés, eux, y lurent un télégramme sans ambiguïté : le plus grand joueur du monde signifiant, par sa mise, tout le respect qu’il portait à la cérémonie et à l’addition. Jamais bermuda troué n’aura ainsi mobilisé la haute administration d’un État souverain. Pour quelque 2,3 milliards de francs CFA, on était en droit d’exiger une chemise repassée. On préféra dérouler le tapis rouge sous les baskets du bienfaiteur et rendre grâce au Ciel qu’il eût seulement daigné venir.
Épilogue : deux briques, un night-club et le grand large

La main de Dieu posée sur un parpaing : le seul but que Port-Gentil lui gardera en mémoire, avant que trois farceurs ne l’expédient au large. © D.R.
Le divin, cependant, gardait son bouquet final pour la fin, et il pesait très précisément deux parpaings de quinze. Dans la nuit du 18 au 19 juillet, sur le site de Ntchengué, trois jeunes gens s’introduisirent vers une heure du matin pour subtiliser les reliques sacrées, ces premières pierres fraîchement bénies par le président et sa vedette. Le meneur, Alec Mercier, livra à la police judiciaire l’un des plus purs aveux de l’histoire du droit pénal national : «Je voulais juste m’amuser avec des amis.» Prévoyant, il avait remplacé le butin par deux briques prélevées dans son jardin, avant d’aller exhiber ses trophées en boîte de nuit, transformant ainsi un outrage à la République en numéro de cabaret entre deux tournées.
La destinée des deux pierres mérite sa place au panthéon des symboles de la Nation. Celle de Messi s’effrita lamentablement aux abords du night-club, dieu retourné à la poussière comme le commun des mortels. Celle du président fut, elle, solennellement précipitée à la mer au large de Port-Gentil, offrant à la fonction suprême une sépulture sous-marine dont on cherche toujours le précédent dans les annales du protocole.
La police, il faut lui rendre cet hommage, boucla l’affaire en un temps record, démontrant qu’elle savait localiser deux briques paradées en discothèque infiniment plus vite que les commanditaires des crimes qui endeuillaient alors le pays. Déférés au parquet, les trois farceurs allèrent méditer leur légèreté à la prison du Château, inculpés de destruction et de dégradation d’un bien public, autrement dit passibles du maximum pour deux morceaux de latérite. Tel est le legs du passage divin : une pierre inaugurale qui dérive on ne sait où dans l’Atlantique, seule relique d’une visite facturée au prix d’un stade, et un stade, justement, que Port-Gentil guette encore avec la patience des peuples rompus aux miracles ajournés.
On célèbre aujourd’hui le plus beau dribble du Mondial. Le Gabon, sans faire de bruit, revendique le sien : celui par lequel deux parpaings, une nuit de juillet, ont expédié toute une République dans les cordes.















2 Commentaires
Quand on disait que le pays avait touché le fond avec ce système, il y avait des gabonais pour défendre l’indéfendable. Certains en 2023 ont soutenu bec et ongle la candidature de ce type en vociférant que c’était le meilleur d’entre nous…
Parfois on est tenté de dire comme notre jeune ami que « les gabonais sont à refaire ».
Comme dans un roman de science fiction!