Séjour du président de la République dans la Nyanga : proximité ou cohérence ?
Largement relayées sur les réseaux sociaux, une vidéo a renforcé l’image d’un président proche des citoyens. Mais, elle a suscité des interrogations sur l’exemplarité, le respect des décisions et l’égalité devant les règles.

Partie de pêche ou opération de communication ? Le président Oligui Nguema et Chamberland Moukouama sur la lagune Banio : une séquence virale, entre complicité affichée et cohérence institutionnelle questionnée. © GabonReview (capture d’écran) / Actu News TV
Un coup de communication maîtrisé ? Une interview-vérité ? Une chose est certaine : la vidéo tournée le week-end écoulé sur la lagune Banio n’a laissé personne indifférent. On y voit le président de la République au cours d’une partie de pêche nocturne. Face à lui, un ancien animateur télé, devenu activiste numérique. Entre les deux hommes, des échanges amicaux. Des plaisanteries. Des confidences. Des questions directes, parfois abruptes. Des réponses sur le même ton. Largement relayées sur les réseaux sociaux, ces images ont suscité une avalanche de réactions. Beaucoup y ont un vu le signe d’une modernité. Certains ont salué la simplicité du chef de l’Etat. D’autres ont célébré une proximité jamais observée sous les régimes précédents. Quant à l’intervieweur, son apparente liberté de ton a été présentée comme la preuve d’un climat assaini. Pourtant, cette séquence soulève plusieurs interrogations.
Des questions
Éric Chamberland Moukouama n’est pas un inconnu du paysage politico-médiatique gabonais. S’il affiche un goût prononcé pour la satire, ses détracteurs le rangent parmi les «kounabélistes», c’est-à-dire les adeptes de l’«assujettissement (…) des discours aux volontés des élites dirigeantes en contrepartie d’une inclusion dans les sphères du pouvoir et de l’accès à ses circuits de redistribution clientéliste », selon la définition de l’anthropologue Alice Atérianus-Owanga. Agent à Gabon Télévision, il n’y a plus été aperçu depuis de nombreuses années. Plus récemment, il a été nommé chargé d’études au cabinet du ministre de l’Education nationale. Son parcours le situe ainsi au confluent de plusieurs univers : Fonction publique, communication politique et activisme numérique. Sa présence aux côtés du président de la République, dans un cadre aussi intime, ne saurait être le fruit du hasard. Tout laisse croire à un scénario conçu à l’avance. Rien de répréhensible en soi, le communication politique étant fondée sur des mises en scène.
Toutefois, sa récente promotion confère à cette séquence un sens particulier. Des supérieurs hiérarchiques peuvent-ils exercer leur autorité face à un agent notoirement reconnu comme un proche, voire un intime, du président de la République ? Peuvent-ils le traiter comme un fonctionnaire lambda ? Ces questions ne visent pas une personne, mais l’ensemble de l’administration publique. Depuis son élection, le président de la République a placé son action sous le sceau de l’exemplarité, de la restauration de l’Etat de droit et de la réforme de l’administration. Régulièrement, la ministre de la Fonction publique évoque la chasse aux fonctionnaires fantômes et la lutte contre les absences injustifiées, pointant les dysfonctionnements hérités du passé. Mais, les règles s’appliquent-elles à tous avec la même vigueur ? Y aurait-il des fonctionnaires exemptés de l’obligation de présence au poste en raison de leurs liens avec les décideurs ?
Popularité ou autorité ?
Bon gré mal gré, la séquence de la Nyanga soulève des interrogations. Certes, les plateformes numériques ont transformé la communication politique. Certes, de nombreux dirigeants de par le monde contournent les médias classiques pour s’adresser directement au peuple. Le phénomène est connu. Il est même devenu banal. Fallait-il pour autant diffuser une conversation entre personnes manifestement familières ? Au-delà, une question semble encore plus délicate : depuis plusieurs mois, les réseaux sociaux sont l’objet de mesures restrictives décidées par les autorités compétentes. Dans ce contexte, leur utilisation pour la communication présidentielle peut nourrir des incompréhensions. En absence d’explications claires, certains y voient déjà une contradiction. D’autres interrogent la capacité des dépositaires de l’autorité publique à respecter leurs propres décisions. Pour éviter ces ambiguïtés, une interview conduite dans un cadre plus formel, par un journaliste relevant d’un média public ou privé, aurait sans doute été préférable.
Les présidents de la République gagnent souvent en popularité grâce à la proximité. Mais, ils gagnent en autorité grâce à la cohérence. Or, la cohérence exige de la clarté. Les citoyens attendent des règles identiques pour tous. Les fonctionnaires attendent une chaîne hiérarchique lisible. Les journalistes attendent la reconnaissance de leur rôle. L’administration attend de l’exemplarité. La partie de pêche de la Nyanga restera peut-être comme un coup de communication réussi tant le président de la République a occupé l’espace médiatique sans difficulté. Reste une question essentielle : au moment de reconstruire la confiance entre l’État et les citoyens, le Gabon a-t-il besoin de moments de proximité ou de démonstrations d’exemplarité institutionnelle ? La réponse déterminera l’appréciation définitive de cette séquence.












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