Pour construire une mémoire collective et restaurer la confiance, le Gabon doit apporter une réponse à la demande de justice, vérité et réparation.

La mémoire collective reste marquée par cette séquence. Le but n’est pas de punir, mais de faire éclore la vérité, réparer les dommages et rendre aux gens leur dignité. Il ne s’agit pas d’opposer justice et stabilité, mais de construire une paix fondée sur un récit consensuel. © GabonReview (montage)

 

Depuis la parution de l’interview d’Ali Bongo chez notre confrère Info241 les appels à la mise en place d’un mécanisme de justice transitionnelle, sous la forme d’une commission vérité-réconciliation, se multiplient. Essentiellement initiés par des activistes numériques ou des citoyens ordinaires, ils ciblent invariablement un événement particulier : l’assaut contre le quartier général de Jean Ping. Même guidées par l’émotion et peu coordonnées, ces initiatives ne peuvent laisser indifférent. Il faudra leur apporter une réponse, tant la mémoire collective reste marquée par cette séquence. Pour écrire un récit national consensuel et définir un projet d’avenir partagé, il faudra avoir le courage d’affronter le passé et d’en tirer des leçons. A défaut, notre société risque d’avancer sans repères ou d’être en permanence travaillée par des tensions et le ressentiment.

Réconciliation nationale

Il y a de cela bientôt dix ans, précisément dans la nuit du 31 août au 1er septembre 2016, des Gabonais, essentiellement des jeunes, ont perdu la vie durant une crise postélectorale. D’autres ont été durement frappés dans leur chair pour avoir manifesté ou tenté de défendre leur vote. On est saisi d’effroi quand on y repense. On en appelle à l’établissement des faits, à l’identification des victimes et responsables, à des sanctions et à des réparations. Mais comment et pourquoi une question aussi lourde n’a-t-elle jamais été traitée avec la rigueur nécessaire ? Plusieurs facteurs peuvent l’expliquer : les calculs politiciens, le poids des réseaux de pouvoir et la persistance de l’impunité. Tout au long de la décennie écoulée, les arrangements d’arrière-cour ont souvent pris le pas sur la vérité. Des personnalités impliquées dans ces événements ont continué à jouer les premiers rôles ou à influencer le jeu politique. Malgré l’existence d’une sous-commission «Droits et libertés», le Dialogue national inclusif (DNI) ne s’est pas saisi de la question des abus commis par le régime déchu.

Loin de tout défaitisme, il faut dire les choses comme elles sont : dans notre pays, de puissantes forces sont opposées à la justice transitionnelle. Selon elles, un tel mécanisme peut servir de paravent à des règlements de comptes politiques, gratter les blessures en voie de cautérisation ou raviver les tensions. Pour les tenants de cette thèse, l’essentiel réside dans des réformes économiques et sociales. Peut-on les entendre ? Certainement. Faut-il pour autant renoncer à ausculter le passé ? Pas du tout. La demande de vérité et de justice ne s’adresse pas à un camp, mais à l’ensemble des acteurs voire à toute la société. Et puis, il ne s’agit pas d’opposer justice et stabilité, mais de construire une paix fondée sur un récit consensuel. Enfin, le but n’est pas de punir, mais de faire éclore la vérité, réparer les dommages et rendre aux gens leur dignité. Au-delà, l’enjeu réside dans les fondements d’une véritable réconciliation nationale.

Prévenir de nouveaux abus

Comme le disait en substance Paulette Missambo, alors présidente du Sénat de la Transition, en janvier 2024, lors des vœux au président de la Transition : «Si on veut construire une mémoire collective, si l’on ambitionne de consolider notre vivre-ensemble, nous devons apporter une réponse concrète à cette demande. C’est (…) le moyen le plus efficace de rétablir la confiance (et de) ne pas laisser les rancœurs sédimenter». Plus de deux années plus tard, au regard des conclusions du DNI et de la récurrence des demandes en ce sens, il faut prendre le taureau par les cornes. Comme le souligne le politiste Archange Bissué-By-Nzé, une telle initiative peut aider à «poser les jalons du nouveau contrat social» à travers «une approche endogène» ne relevant ni d’une «justice expéditive» ni d’une «justice des vainqueurs». Encore moins d’une justice exclusivement centrée sur les victimes ou les bourreaux.

Reste l’essentiel : comment procéder ? Sur la nature et le fonctionnement du mécanisme, la période à couvrir, ou le calendrier de mise en œuvre, de nombreuses idées ont été avancées. Un élément semble déjà faire consensus : la combinaison des moyens judiciaires et non judiciaires. Le mécanisme ainsi envisagé devrait établir les faits, déterminer les responsabilités, proposer des réparations et suggérer des garanties de non-répétition. Afin de prévenir de nouveaux abus, il faut créer les conditions d’un renforcement de l’Etat de droit. Pour faire de la mémoire un levier de reconstruction et de restauration de la confiance, il faut envisager les choses avec froideur, à l’aune de l’intérêt général. Ainsi, se donnera-t-on enfin une chance de bâtir un «Gabon à l’abri du besoin et de la peur». Pour le bien de tous et de chacun.

 
GR
 

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