Suspension des réseaux sociaux : le véritable coût
En réponse aux dérives de quelques-uns, le ralentissement du débit internet pénalise l’ensemble des usagers et compromet l’attractivité du pays.

Depuis la décision de la Haute autorité de la communication, des millions de Gabonais se retrouvent coupés des réseaux sociaux. © GabonReview / Illustration générée par IA
Nulle part, l’imprudence d’un automobiliste n’a conduit à la fermeture d’une route. Jamais, la malhonnêteté d’un commerçant n’a justifié l’interdiction de toute activité commerciale. Pourtant, loin de toute caricature, telle semble avoir été la logique ayant présidé à la suspension des réseaux sociaux en février dernier. Face à la prolifération de contenus jugés dangereux, irrespectueux des institutions ou potentiellement déstabilisateurs, la Haute autorité de la communication (HAC) avait décidé de suspendre l’accès à certaines plateformes numériques, en particulier celles du groupe Méta. Mais les contraintes techniques ont transformé cette décision en une autre, autrement plus pénalisante : le ralentissement du débit internet. En réponse aux dérives de quelques-uns, tous les usagers ont été sanctionnés. Quelques abus ont ainsi servi de fondement à une restriction touchant tout le pays.
Addition salée
Certes, les réseaux sociaux offrent le meilleur comme le pire. Ils favorisent la circulation des idées, mais facilitent aussi la propagation de rumeurs, discours de haine ou propos simplistes et manipulateurs. Personne ne le conteste. Personne n’invite l’Etat à l’indifférence ou à la passivité. Mais encore faut-il distinguer l’outil de son usage. Encore faut-il éviter d’assimiler quelques contrevenants à des millions d’utilisateurs. Une question devient alors inévitable : le ralentissement du débit internet répond-il réellement au problème identifié ? Rien n’est moins sûr. L’on peut même affirmer le contraire. Les premiers touchés ne sont ni les propagateurs de fausses nouvelles ni les spécialistes du contournement numérique, mais des étudiants, chercheurs, journalistes, entrepreneurs ou citoyens lambda. Chaque jour, ils se heurtent aux conséquences d’une connexion ralentie : visioconférence interrompue, dossier impossible à transmettre, transaction retardée, client perdu… Pendant ce temps, les abonnements sont facturés aux mêmes prix. La double peine…
Le paradoxe semble encore plus évident quand on observe le comportement des institutions et administrations publiques. Malgré les restrictions, elles continuent de communiquer via les réseaux sociaux. Comme si elles évoluent en marge de la décision officielle. Cette contradiction nourrit inévitablement l’incompréhension. Si ces plateformes demeurent des outils indispensables à la communication de l’Etat, pourquoi l’accès doit y être limité ? La question mérite d’être posée. Mais le débat va au-delà des libertés publiques. Derrière le ralentissement du débit internet se cache un autre enjeu : le coût économique. Un internet dégradé produit toujours des effets. Les entreprises perdent en productivité. Les commandes et contrats prennent du retard. Des opportunités disparaissent. Aucune économie moderne ne peut croître si le principal outil de communication fonctionne au ralenti. Si elle ne figure dans aucun bilan, l’addition n’en demeure pas moins salée pour le secteur productif.
Une mesure aux effets indistincts
L’attractivité d’un pays ne dépend plus uniquement de ses ressources naturelles ou de la stabilité de ses institutions. Elle repose également sur la qualité de ses infrastructures, y compris numériques. Comme les ports, les aéroports, les routes ou l’approvisionnement en électricité, le fonctionnement d’internet est devenu un critère d’évaluation du climat des affaires. En réduire l’accès revient à envoyer un signal préoccupant Surtout dans un pays comme le Gabon où les entreprises doivent composer avec les coupures intempestives d’une électricité pourtant réputée être le plus chère de la sous-région Afrique centrale. Pris isolément, ces obstacles paraissent surmontables. Additionnés, ils finissent par nuire à la compétitivité et aux efforts de diversification de l’économie. Les investisseurs raisonnent rarement problème par problème. Ils observent toujours l’environnement dans son ensemble. Leur jugement se construit par accumulation d’indices, favorables ou défavorables.
Il existe pourtant une voie plus équilibrée : le recours à des réponses proportionnées, ciblées et compatibles avec les exigences d’une économie moderne. La sécurité est une nécessité, une exigence légitime. La stabilité également. Nul ne milite pour l’impunité Les auteurs d’infractions doivent répondre de leurs actes. Les mécanismes judiciaires existent. Les plateformes peuvent être sollicitées. Les capacités techniques peuvent être renforcées. Au lieu de prendre une mesure aux effets indistincts, il aurait peut-être fallu prendre cette approche. Au fond, la véritable question est celle du modèle de développement. Si le Gabon veut attirer les investisseurs, stimuler l’innovation, développer l’économie numérique et créer des emplois, il ne peut durablement s’accommoder d’un internet au ralenti. A vouloir contenir certains excès, il risque surtout de freiner ses propres ambitions. A la fin des fins, il aura beaucoup de mal à rattraper le retard accumulé dans les échanges d’idées, de connaissances et même de certains services. C’est sans doute là que réside le véritable enjeu.















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