La suspension d’Info241 par la Haute Autorité de la Communication (HAC) et les réactions de Reporters sans frontières (RSF) et du Comité pour la protection des journalistes (CPJ) relancent le débat sur la liberté de la presse au Gabon. Dans cette tribune, le Dr Emmanuel Thierry Koumba invite à dépasser le face-à-face entre régulateur national et organisations internationales pour revenir à l’essentiel : la vérification des faits, la responsabilité journalistique, la proportionnalité des sanctions et le respect du contradictoire.

« Le journaliste doit effectuer ce travail supplémentaire : recouper, confronter, contextualiser et, lorsque des personnes sont mises en cause, rechercher leur version des faits ». © D.R.

 

Dr Emmanuel Thierry Koumba. © D.R.

Introduction 

Quand la liberté de la presse rencontre la responsabilité de publier

La suspension d’Info 241 par la Haute Autorité de la Communication (HAC), le 10 août 2026, puis les prises de position de Reporters Sans Frontières (RSF) et du Comité pour la Protection des Journalistes (CPJ), le 13 août, ont immédiatement déplacé le débat vers une confrontation devenue presque classique : d’un côté, le régulateur national ; de l’autre, des organisations internationales de défense de la liberté de la presse. RSF et CPJ demandent la levée immédiate de la sanction, tandis que la HAC estime qu’un média ne peut s’affranchir des règles professionnelles au nom de la liberté de la presse.

Je refuse, pour ma part, de m’enfermer dans cette confrontation.

Le véritable sujet est ailleurs : où se situe la vérité des faits, quelle responsabilité incombe au journaliste qui les a publiés, quelle indépendance doit avoir le régulateur et jusqu’où une organisation internationale doit-elle aller avant de condamner une décision nationale ?

C’est à ces quatre questions que devrait répondre le débat gabonais.

  1. Une accusation n’est pas encore un fait

Les propos attribués à l’activiste Anges Landry Mbeng, dit Lanlaire, sont particulièrement graves, puisqu’ils mettent en cause le chef de l’État, son épouse et des membres de sa famille. Or, dans une démocratie, la gravité d’une accusation devrait précisément entraîner un niveau supérieur d’exigence dans l’administration de la preuve.

Il faut ici rappeler Hannah Arendt dans : « Truth and Politics« . Elle montre combien la distinction entre vérité factuelle et opinions est fondamentale dans l’espace public., une opinion peut être librement exprimée ;  un fait, lui, doit pouvoir être établi.

Dès lors, la première question n’est pas de savoir si Lanlaire avait le droit de parler. Il l’avait. La question est : quelles preuves permettent de transformer ses affirmations en faits journalistiquement établis ?

Sans preuves véritables, une accusation demeure une accusation.

Cette règle doit être universelle : elle vaut pour le Président de la République comme pour son opposant, pour un ministre comme pour un simple citoyen.

  1. Le journaliste n’est pas un simple amplificateur 

C’est ici que la responsabilité d’Info241 doit être examinée avec sérieux.

Le fait qu’une déclaration existe sur Internet ne dispense pas un média de vérifier. Le fait qu’une vidéo demeure accessible sur YouTube ne constitue pas davantage un certificat de véracité journalistique.

Le journaliste doit effectuer ce travail supplémentaire : recouper, confronter, contextualiser et, lorsque des personnes sont mises en cause, rechercher leur version des faits.

Bill Kovach et Tom Rosenstiel ont placé la discipline de certification au cœur du journalisme professionnel. Le journaliste n’est pas seulement celui qui transmet ce qui a été dit ; il est celui qui soumet ce qui a été dit à l’épreuve des faits.

La question fondamentale devient donc: quelles diligences Info241 a-t-il accomplies avant de publier.

Si ces diligences sont démontrées, le débat change. Si elles ne le sont pas, la critique de la HAC devient plus compréhensible, comme c’est le cas.

  1. Une HAC indépendante doit pouvoir exercer son mandat 

Je ne crois pas qu’une autorité nationale de régulation doive attendre l’autorisation ou l’approbation de RSF et/ou du CPJ pour exercer ses compétences.

La HAC doit être jugée sur son indépendance, sa compétence, la régularité de sa procédure et la motivation de ses décisions.

Pierre Bourdieu nous rappelle, avec sa réflexion sur le champ journalistique, que les médias, les pouvoirs politiques, les institutions et les acteurs de la légitimation exercent des formes concurrentes de pouvoir symbolique. Il faut donc éviter qu’un acteur extérieur soit automatiquement considéré comme l’arbitre ultime du débat national.

Mais l’indépendance de la HAC implique une exigence symétrique : elle doit accepter le contradictoire, motiver ses décisions et pouvoir démontrer que la sanction prononcée est nécessaire et proportionnée.

L’indépendance ne signifie pas l’infaillibilité.

  1. RSF et le CPJ doivent-ils défendre avant d’avoir instruit ?

C’est ici que mon interrogation s’adresse directement à RSF et au CPJ.

Ces organisations internationales ont parfaitement le droit de défendre la liberté de la presse. C’est leur vocation. Mais, défendre les journalistes ne devrait pas signifier présumer systématiquement que le média sanctionné a raison et que le régulateur a tord.

Le dernier index 2026 de la liberté de la presse de RSF donne les résultats suivants :

1ère place : la Norvège, 2e place : les Pays-Bas, 3e place : l’Estonie, 4e place : le Danemark, 5e place : la Suède, 6e place : la Finlande…, 25e place: la France…, 43e place : le Gabon, 64e place : les États-Unis…

RSF classe donc le Gabon à la 43e place, en reconnaissant elle-même que son classement repose sur plusieurs dimensions, notamment politique, économique, juridique, sociale et sécuritaire.

Dès lors, avant de demander la levée immédiate d’une sanction, des organisations internationales de cette envergure ne devraient-elles pas examiner les faits, la procédure et les arguments de toutes les parties? En agissant comme elles le font, elles rappellent la condescendance, le mépris et cet esprit de supériorité de l’Occident et ses institutions sur l’Afrique, que la jeunesse africaine ne supporte plus. Comme un harcèlement orienté sur le seul continent africain.

Au lieu de traverser des océans pour venir intimer des ordres, ces deux institutions auraient mieux fait de balayer d’abord devant leurs portes.

Le CPJ, créé depuis 1981 et basé aux Etats-Unis, ne s’est jamais offusqué de la place occupée par le pays de Donald Trump chaque année dans leurs classements, et qui se dit toujours première démocratie du monde et qui se retrouve même derrière le Gabon.

La même chose pour RSF, qui depuis sa création en 1985 à Montpellier, n’a jamais su orienter la France pour disputer les premières places avec les pays scandinaves, à part la montée pour un siège à Paris. Tout le monde connaît le traitement que subissent les journalistes et médias  étrangers dans l’hexagone.

Jürgen Habermas nous enseigne que l’espace public démocratique repose sur la confrontation rationnelle des arguments. Même RSF et le CPJ doivent accepter cette exigence de discussion contradictoire.

  1. La liberté de la presse ne peut être séparée de la responsabilité 

John Stuart Mill a défendu avec force la liberté d’expression parce que la confrontation des opinions permet à la société de mieux approcher la vérité. Mais cette liberté ne doit pas être confondue avec l’immunité contre toute responsabilité.

Achille Mbembe, dans sa réflexion sur les rapports de pouvoir et les héritages postcoloniaux, invite également, comme évoqué plus haut, à interroger les rapports asymétriques dans lesquels certaines institutions internationales produisent des normes et évaluent les sociétés africaines.

Il serait cependant trop facile d’en déduire que toute critique extérieure constitue une ingérence.

La souveraineté intellectuelle africaine ne consiste pas à fermer la porte aux critiques internationales. Elle consiste à être suffisamment solide pour les écouter, les discuter et, lorsque nécessaire, clés réfuter par les faits.

  1. Ni RSF-CPJ contre la HAC, ni HAC contre RSF et CPJ 

C’est finalement le piège que nous devons éviter.

Le Gabon n’a pas besoin d’un affrontement entre RSF et le CPJ contre la HAC. Il a besoin d’un débat de qualité sur les exigences démocratiques suivantes : la preuve, la vérification, la proportionnalité et le contradictoire.

Hannah Arendt nous rappelle l’importance de la vérité factuelle ; Kovach et Rosenstiel, celle de la vérification ; Bourdieu, celle des rapports de pouvoir dans le champ médiatique ; Habermas, celle du débat public rationnel ; Mill, celle de la liberté d’expression ; Mbembe, celle du regard postcolonial sur les rapports de pouvoir.

J’ajouterai Karl Popper :  » une société ouverte ne se protège pas en interdisant la critique, mais en organisant les conditions permettant de soumettre les affirmations à la réfutation ».

Conclusion 

La vérité des faits doit rester l’arbitre 

L’affaire Info241 peut donc devenir autre chose qu’un nouvel épisode du vieux procès entre pouvoir et médias.

Elle peut être l’occasion pour le Gabon de poser une question beaucoup plus ambitieuse : sommes-nous capables de construire une culture de la liberté de la presse qui soit simultanément libre, responsable, contradictoire et souveraine ?

Je ne demande ni à la HAC d’être infaillible, ni à Info241 d’être condamné par principe, ni à RSF et au CPJ de se taire.

Je demande simplement que chacun accepte de répondre aux mêmes questions.

Où sont les preuves ? Qu’a vérifié le journaliste ? La sanction est-elle proportionnée ? Et RSF et le CPJ ont-ils suffisamment instruit le dossier avant de prendre position ?

Voilà le véritable débat.

Car une démocratie ne se mesure pas seulement à la liberté de parler. Elle se mesure à la capacité collective de distinguer la parole du fait, l’accusation de la preuve, la critique de l’insulte et la régulation de la censure.

Le Gabon mérite ce débat.

Et l’Afrique aussi.

Docteur Emmanuel Thierry Koumba 

Universitaire en Sciences de l’information et de la communication 

Enseignant à l’UOB et à EM-Gabon Université 

Acteur engagé de la vie publique gabonaise

 
GR
 

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