Des diplômes prestigieux, des carrières brillantes sur le papier, et pourtant des organisations qui s’enlisent : le paradoxe gabonais du «diplôme-roi» a la vie dure. Dans cette tribune, deuxième volet d’une réflexion consacrée au capital humain, le consultant-formateur Serge Martial Mokanda* plaide pour une mutation profonde des contenus pédagogiques, du primaire à l’université. Selon lui, intégrité, sens du collectif, écoute et exemplarité, autrement dit le «savoir-être», constituent le véritable moteur de la performance nationale, bien davantage que le savoir théorique longtemps surévalué par le système éducatif.

Écoute, exemplarité, sens du collectif : le «savoir-être» managérial, ce que les diplômes n’enseignent pas. © GabonReview (image d’illustration générée par IA)

 

Il existe au Gabon des hommes et des femmes brillants, détenteurs des diplômes les plus prestigieux, qui ont pourtant échoué à transformer les organisations dont ils avaient la charge. Non par manque de compétences techniques — mais par déficit de ce que l’on n’apprend pas dans les amphithéâtres : l’art d’inspirer les autres, de fédérer, de convaincre, de gérer les conflits, d’incarner l’exemplarité.

Serge Martial Mokanda est consultant-formateur en management et transformation des organisations, expert en conduite du changement et ancien conseiller technique ministériel. Il est également conférencier et auteur de Changer l’Afrique ! © Linkedin

Dans notre article précédent, nous avons identifié l’Université des Sciences de l’Éducation (USE) comme la clé de voûte du redressement national à partir du capital humain. Cependant, bâtir des infrastructures modernes au Cap Esterias ne sera qu’un exercice de style si nous ne transformons pas, en profondeur, la nature même de nos contenus pédagogiques. En effet, le constat est que notre système éducatif a historiquement surévalué le savoir théorique au détriment des attitudes comportementales, créant un déficit de « sens collectif » chez nos élites et dans l’ensemble de la société.

Il est temps d’opérer une mutation fondamentale. Aujourd’hui, le véritable défi du Gabon contemporain est comportemental : il réside dans l’intégrité, le civisme, la manière travailler dans la confiance, de communiquer, de susciter l’adhésion, de gérer les conflits et de développer notre intelligence collective.

La fin d’un mythe : le « diplôme-roi »

Nous avons longtemps cru que la possession d’un diplôme prestigieux garantissait, par essence, une capacité à gérer les affaires publiques, privées ou entrepreneuriales. La réalité nous montre l’inverse : une fois en poste, nombreux sont les cadres qui, malgré une maîtrise technique parfaite, échouent à transformer les organisations ou à insuffler une dynamique de développement.

Pourquoi ? Parce que la réussite ne dépend pas seulement du Savoir (les connaissances) ou du Savoir-faire (la technique), mais aussi – et surtout – du Savoir-être. C’est ce « triangle sacré » qui doit désormais structurer chaque maquette pédagogique de notre système éducatif et de formation, avec un accent particulier sur le troisième aspect : le Savoir-être.

Une réalité que nos organisations connaissent bien

Pour illustrer cette urgence, voici deux situations concrètes que tout Gabonais reconnaîtra :

  • Cas n°1 : Un haut cadre (directeur général, Secrétaire Général, Ministre…) est relevé de ses fonctions et évacué de son bureau sous les sifflets et les hués de ses anciens collaborateurs et sous protection policière, pour ne pas être lynché par une foule à bout exaspérée, et soulagée d’assister à son départ.
  • Cas n°2 : Un autre cadre, relevé de ses fonctions et quittant son bureau seul, sans protection policière, sous les applaudissements, les acclamations et les « MERCI ! » de ses anciens collaborateurs.

D’après vous, qu’est-ce qui explique que les gens réagissent différemment dans les deux cas ?  Sans avoir le détail de chaque situation, nous pouvons, avec peu de risque d’erreur, gager que dans le premier cas, le manager aura eu, durant son exercice, une attitude et un comportement qui ont peu à peu créé les conditions de son rejet. A l’inverse, dans le second cas, le manager aura eu une attitude et un comportement qui ont suscité le respect, l’estime, l’adhésion, la cohésion, l’engagement et une franche collaboration de la part de ses équipes ; Comment ? A travers diverses aptitudes et attitudes : écoute, disponibilité, intégrité, exemplarité, communication, gestion des conflits, bienveillance et professionnalisme. C’est cela, la puissance du management comportemental (« soft skills management »).

C’est pourquoi dans mon livre Changer l’Afrique ! j’insiste sur le fait qu’« il nous faut travailler à donner naissance au Gabonais nouveau, à l’Africain nouveau; Car c’est avec un nouvel état d’esprit et de nouveaux comportements que nous bâtirons une nouvelle nation ».

Des chiffres qui parlent d’eux-mêmes !

Les études internationales sont formelles. Selon le Forum Économique Mondial, 85 % des emplois de 2030 n’existent pas encore, et la capacité à s’adapter — quintessence du soft skill — est désormais le premier critère de recrutement mondial. Au Gabon, où 80 % de notre consommation alimentaire est importée, le succès de notre transition vers une économie de transformation dépend directement de la capacité de nos cadres, techniciens et ouvriers à collaborer plutôt qu’à travailler en silo. Un projet industriel perd en moyenne 40 % de son efficacité opérationnelle lorsqu’il souffre d’un déficit de communication entre les équipes techniques et le terrain. Voilà pourquoi l’intégration et l’enseignement des « softs skills » (compétences comportementales) est essentiel et doit être intégré dans les contenus pédagogiques, du plus jeune âge à l’université et au-delà.

Notre proposition : intégrer le « Management comportemental » à tous les niveaux

Il ne s’agit pas d’ajouter ici une option facultative en fin de cursus, mais d’inscrire l’apprentissage des compétences comportementales au fronton de toutes les filières de l’Université des Sciences de l’Education (U.S.E.) et de tous les autres instituts chargés de former les éducateurs, enseignants et pédagogues de demain.

Concrètement, cela signifie :

  • Une ingénierie de la résilience : Former les étudiants à la gestion de l’échec et à la persévérance. Les défis nationaux sont nombreux et exigent une ressource humaine prête à surmonter les obstacles et à s’engager collectivement.
  • L’Ethique au-dessus du diplôme : Placer l’intégrité et le civisme comme critères de validation des acquis, au même titre que les notes d’examen.
  • La résolution de problèmes réels : Remplacer une partie des examens théoriques par des projets de terrain supervisés, où la notation prend en compte la capacité à travailler en équipe et à résoudre des problèmes concrets de notre économie.

Car, nous le savons tous : aucun décollage socio-économique durable ne peut se réaliser sans une transformation profonde du capital humain. Et le comportement de la population est la première infrastructure d’un pays.

Conclusion

Le Gabon ne manque ni d’esprits brillants, ni de la capacité à produire des diplômés. Ce qu’il lui manque, c’est cette « grammaire du comportement » qui permet aux talents de s’aligner pour construire une nation souveraine.

L’Université des Sciences de l’Éducation (U.S.E.) doit être ce laboratoire où l’on forge non seulement des cerveaux, mais les éducateurs et les pédagogues qui auront pour mission de former des citoyens capables de faire d’une économie de matières premières une économie industrielle de transformation ; Parce que le redressement du pays se fera autant par les compétences que par les comportements, ou ne se fera pas.

Dans notre troisième et dernier volet, nous traiterons d’un sujet qui me touche personnellement : l’inclusion, et comment faire de la diversité des talents le véritable socle de notre innovation nationale.

Par Serge Martial MOKANDA

Consultant-Formateur en Management & Transformation des Organisations

Ingénieur Pédagogique · Expert en Conduite du Changement · Ancien Conseiller Technique ministériel

Conférencier & Auteur de « Changer l’Afrique ! » (www.changerlafrique.com)

 
GR
 

1 Commentaire

  1. Gayo dit :

    Cet article soulève une question importante, mais il me semble manquer de profondeur et risque de sous-évaluer le savoir théorique ainsi que le savoir-faire technique.

    L’échec du système éducatif gabonais à répondre aux besoins techniques et opérationnels de notre économie ne signifie pas que le diplôme ou, plus largement, la certification d’une compétence serait devenu secondaire. Le problème réside plutôt dans un modèle éducatif fondé sur l’accumulation de connaissances théoriques, sans articulation suffisante avec la pratique, l’expérimentation et l’expérience professionnelle.

    C’est précisément pour corriger cette faiblesse que d’autres systèmes ont développé l’alternance, les stages, l’apprentissage, les programmes coopératifs et diverses mesures incitatives permettant aux étudiants d’acquérir de l’expérience avant même d’obtenir leur diplôme. En Amérique du Nord, par exemple, de nombreux diplômés de l’enseignement supérieur arrivent sur le marché du travail avec une première expérience pratique. La solution n’est donc pas de relativiser le diplôme, mais de mieux associer le savoir, le savoir-faire et le savoir-être.

    Affirmer que l’on n’apprend pas dans les amphithéâtres à inspirer, fédérer, convaincre, gérer les conflits ou incarner l’exemplarité me paraît également excessif. Ce n’est peut-être pas suffisamment enseigné au Gabon, mais cela peut et doit l’être. Les principes de management, de leadership, de communication, de gestion des conflits, ou encore les méthodes japonaises d’amélioration continue et de productivité, commencent aussi par des cours, des lectures, des études de cas et l’apprentissage de modèles théoriques.

    Bien entendu, la théorie ne suffit pas. Elle doit ensuite être mise à l’épreuve dans un environnement professionnel qui valorise la performance, la compétition, l’innovation, la responsabilité et les résultats. Or, dans un système où le copinage, le clientélisme et les réseaux personnels l’emportent souvent sur la compétence, les outils appris restent dans les livres. Ce problème dépasse largement l’école. Il est aussi culturel, familial, institutionnel et politique.

    On peut même se demander si ce qui a manqué à certains dirigeants gabonais, comme Omar Bongo qui gérait le pays comme le chef d’un village bantou, n’était pas également du savoir et du savoir-faire, et non uniquement du savoir-être. Lorsqu’on observe le style de management d’Oligui Nguema, on constate qu’il semble fortement inspiré de son parcours militaire, dans lequel le savoir théorique est associé à l’expérience du terrain, à la discipline, à la chaîne de commandement et à la progression par étapes. Il faut faire ses classes, aime-t-il le répéter.

    L’idée selon laquelle il ne faudrait plus parachuter directement des individus au sommet, mais plutôt leur permettre de commencer plus bas, de faire leurs preuves et de progresser illustre justement l’importance de l’expérience pratique. Le problème n’est donc pas seulement l’insuffisance des formations, mais également le mépris de l’expérience et des parcours progressifs de la part de ceux qui nomment et dirigent les hommes.

    Par ailleurs, dans une économie qui ambitionne de s’industrialiser, la productivité repose en grande partie sur des personnes dotées de savoir-faire techniques pointus. Pour certains postes, la compétence est si rare et si indispensable qu’un déficit relatif de savoir-être ne peut pas simplement annuler l’expertise technique de la personne. Il faut plutôt apprendre à encadrer cette expertise, à la faire collaborer avec d’autres profils et à créer des équipes complémentaires.

    Les compétences comportementales présentées dans l’article sont particulièrement essentielles pour les gestionnaires, les responsables d’équipe et les dirigeants. Et il est vrai que beaucoup de ceux qui dirigent nos institutions semblent en être cruellement dépourvus, ou ne paraissent pas mesurer leur importance. Mais cela peut aussi venir du fait qu’ils n’ont jamais reçu de formation sérieuse en management, en gouvernance, en leadership ou en conduite du changement.

    Le véritable enjeu ne devrait donc pas être de proclamer la fin du « diplôme-roi », mais de mettre fin au diplôme sans compétence pratique, au savoir-faire sans reconnaissance, au savoir-être sans résultats, et surtout aux nominations sans mérite ni expérience. Le développement du Gabon exige les trois dimensions : le savoir, le savoir-faire et le savoir-être, soutenus par une culture de l’excellence, de la responsabilité et de la performance.

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