À rebours de la polémique suscitée par les critiques de Pierre Claver Maganga Moussavou sur la maîtrise du français par le président de la République, le Dr Emmanuel Thierry Koumba invite à recentrer le débat public sur les véritables défis auxquels le Gabon est confronté. Pour cet universitaire et acteur engagé dans la vie publique gabonaise, la capacité à gouverner ne se mesure ni à l’élégance grammaticale ni à la perfection syntaxique, mais à l’aptitude à produire des résultats concrets au service de la nation. Une réflexion qui plaide pour une élévation du débat politique, à l’heure où les mutations technologiques, économiques et géopolitiques imposent au pays de se concentrer sur son avenir plutôt que sur des querelles de langage.

Le Président de la gabonais, Brice Clotaire Oligui Nguema, a été élevé, le 23 juin 2026, à la dignité de Grand-Croix de l’Ordre International des Palmes Académiques (OIPA) du CAMES. © Com. présidentielle

 

Dr Emmanuel Thierry Koumba. © D.R.

Introduction 

Depuis quelques jours, une déclaration de Pierre Claver Maganga Moussavou alimente les conversations dans les médias et sur les réseaux sociaux. Selon lui, le président de la République n’aurait pas mérité une distinction académique au motif qu’il éprouverait des difficultés à utiliser correctement certains déterminants de la langue française.

Cette sortie a provoqué des réactions contrastées. Les uns y voient une critique légitime. Les autres dénoncent une attaque personnelle sans rapport avec les enjeux réels du pays.

Au-delà des passions politiques, cette polémique mérite une réflexion plus profonde. Car une question fondamentale se pose : depuis quand la capacité à diriger une nation, à transformer une économie ou à conduire un peuple vers son destin se mesure-t-elle à la maîtrise parfaite des subtilités grammaticales de la langue française, une langue importée et imposée par la colonisation ?

À l’heure où le monde connaît des mutations technologiques, économiques et géopolitiques sans précédent, le Gabon peut-il réellement se permettre de faire de la grammaire le centre de son débat public ?

Le piège de la confusion entre savoir parler et savoir agir

La maîtrise de la langue est une qualité admirable, comme dirait le professeur Mébiame Akono du DSIC-UOB. Elle facilite la communication, enrichit la pensée et contribue au rayonnement intellectuel.

Mais l’histoire n’a jamais établi une équivalence automatique entre éloquence et efficacité.

De nombreux dirigeants ont marqué leur époque non parce qu’ils étaient des virtuoses de la langue, mais parce qu’ils ont su répondre aux attentes de leurs peuples.

La Chine moderne, que nous aimons citer partout, doit une grande partie de son essor à Deng Xiaoping. Singapour doit sa transformation à Lee Kuan Yew. Le Botswana doit sa stabilité et son développement à Seretse Khama. Aucun de ces bâtisseurs n’est resté dans les mémoires pour son usage du français et d’une autre langue ou pour ses performances grammaticales.

Leur véritable distinction fut leur capacité à produire des résultats.

Les peuples n’élèvent pas des monuments aux détriments. Ils honorent ceux qui construisent des routes, modernisent les écoles, créent des emplois, renforcent les institutions et préparent l’avenir.

Les grands bâtisseurs ne sont pas toujours les grands orateurs 

L’histoire économique offre les mêmes enseignements.

Henry Ford a révolutionné l’industrie automobile. Thomas Edison a transformé le quotidien de millions de personnes. Steve Jobs a changé notre rapport à la technologie. Aliko Dangoté a bâti l’un des plus importants groupes industriels africains. 

Leurs réussites ne reposaient pas sur leur maîtrise d’une langue étrangère, mais sur leur vision, leur audace et leur capacité à transformer les idées en réalisations concrètes.

La grandeur historique n’est pas une compétition de syntaxe.

Elle est une capacité à laisser une empreinte durable sur son époque.

Lorsqu’une société commence à confondre la forme et le fond, elle court le risque de perdre de vue l’essentiel.

Le vrai débat que le Gabon devrait avoir 

Pendant que les réseaux sociaux débattent de la place d’un « le », d’un « la » ou d’un « lui », le monde avance à une vitesse vertigineuse.

L’intelligence artificielle redessine les économies.

Les nouvelles technologies bouleversent les métiers.

La transition énergétique modifie les équilibres mondiaux.

Les investissements se déplacent vers les pays capables d’innover et de produire de la valeur.

Face à ces mutations, les questions qui devraient mobiliser l’attention nationale sont nombreuses.

Comment diversifier l’économie gabonaise?

Comment préparer les jeunes aux métiers de demain ?

Comment améliorer la qualité de l’enseignement supérieur et de la recherche ?

Comment renforcer notre souveraineté alimentaire ?

Comment transformer nos ressources naturelles en richesse durable ?

Comment positionner le Gabon dans l’économie numérique mondiale ?

Voilà les débats qui méritent l’intelligence collective du pays.

Voilà les sujets qui devraient nourrir les confrontations d’idées entre responsables politiques, universitaires, acteurs économiques et société civile.

Une distinction honorifique n’est pas un concours de dictée 

La politique actuelle révèle également une confusion entre mérite académique et contribution institutionnelle.

Lorsqu’une organisation accorde une distinction honorifique à une personnalité publique, elle ne certifie pas nécessairement son excellence grammaticale ou ses performances universitaires personnelles 

Elle peut aussi reconnaître un engagement, un soutien, une action ou une contribution au développement d’un secteur donné.

Réduire une telle reconnaissance à une question de déterminants revient à simplifier excessivement une réalité beaucoup plus complexe.

Une nation mature doit être capable de distinguer les débats de fond des polémiques de circonstance.

Pour une élévation du débat public gabonais

Le Gabon a besoin de critiques. Toute démocratie vivante en a besoin.

Mais il a surtout besoin de critiques qui éclairent, qui proposent et qui élèvent le niveau de la réflexion collective.

Notre pays gagnerait davantage à discuter de la qualité de son système éducatif que de la qualité linguistique de ses dirigeants.

Il gagnerait davantage à réfléchir à son modèle économique qu’à la conjugaison de ses responsables politiques.

Il gagnerait davantage à débattre de sa stratégie de développement qu’à commenter les imperfections grammaticales de ceux qui exercent le pouvoir.

Les grandes nations se construisent autour des idées, des projets et des ambitions collectives.

Elles ne se construisent pas autour des querelles de vocabulaire.

Conclusion 

L’histoire est souvent cruelle avec les polémiques du moment. Elle les efface rapidement pour ne retenir que les œuvres accomplies.

Dans quelques années, personne ne se souviendra de la place d’un déterminant dans une phrase. En revanche, les générations futures se souviendront des écoles construites ou abandonnées, des emplois créés ou perdus, des réformes réussies ou manquées, des opportunités saisies ou gâchées.

La véritable question n’est donc pas de savoir qui maîtrise le mieux les subtilités de la langue française.

La véritable question est de savoir qui contribue le mieux à bâtir le Gabon de demain 

Et sur ce terrain-là, les actes compteront toujours davantage que les déterminants.

Docteur Emmanuel Thierry KOUMBA, Universitaire de la communication et acteur engagé dans la vie publique gabonaise.

 

 
GR
 

2 Commentaires

  1. Moussavou Ibinga Jean dit :

    J’espère que cet ancien cuspodien qui aime se faire appeler Dr n’envoie pas ses enfants à l’ecole

  2. […] Il y a quelques jours, l’ancien vice-président gabonais Pierre Claver Maganga Moussavou a pointé quelques approximations grammaticales chez le président Brice Clotaire Oligui Nguema, une utilisation parfois hasardeuse des déterminants de la langue française. Mais les « le, la, lui » ne bâtissent pas une nation, déplore Emmanuel Thierry Koumba, universitaire de la communication dans GabonReview.    […]

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